jeudi 24 novembre 2011

Jacques Hitier // interview 1964

via Revue de l'ameublement, avril 1964

Pour ne pas le recopier à mon seul usage, voici le texte d'une interview donnée par Jacques Hitier. Jacques Hitier est un décorateur qu'il ne faut pas oublier : comme tout un chacun au milieu du vingtième siècle, il recherche l'alliance de la qualité et de la production mécanisée mais il faut y ajouter une connaissance parfaite des matériaux et des techniques productives. Enfin, surtout, ce qui doit nous paraitre un élément fondateur relativement à la période de la Reconstruction : une volonté de qualité et de diffusion auprès du " Français moyen ". Ci-dessous, ce qu’il pense en 1964 alors que la parenthèse de la Reconstruction se ferme et que l’on se réjouit d’entrer dans la grande consommation – tout en dénonçant l’erreur des grands ensembles...

Here is a text of an interview given by Jacques Hitier in April 1964. Jacques Hitier is a designer should not be forgotten. Like everyone in the middle of the twentieth century, he seeks an alliance of quality and mechanical production, but it must be added a thorough knowledge of materials and production techniques. Finally, most important, what should we look a founding element of the Reconstruction period: a desire to spread. Here's what he thinks when the bracket is closed and he tries to save the world of designers ...


Si la ressemblance de René-Jean Caillette avec Georges Brassens est en somme assez vague et tient presque toute dans la moustache abondamment fournie, celle que Jacques Hitier présent avec l'acteur de cinéma Robert Dinan m'a frappé au contraire. Même corpulence agile, comme ramassée sur elle-même, en alerte, prête à se mettre en mouvement. Même vivacité de gestes, assortie d'une égale mobilité d'expressions. Même visage alternativement rond et carré, suivant qu'il s'élargit autour d'un sourire bientôt transforme en rire franc, les mêmes rides circulaires se formant alors autour des yeux et de la bouche, ou qu'il est au repos, dissimulant mal la concentration à résoudre un problème, le mûrissement d'une décision. Même débit enfin, rapide sans précipitation, ponctué d'éclats de rire sonores, et même gouaille, perceptible dans le ton comme dans les paroles, à laquelle on reconnaît le Parisien de souche.

Ce qui est le cas, car Jacques Hitier a joué, enfant, sur les fortifications qui jouxtaient le XVIIème arrondissement dont il a, depuis, franchi celle de ses frontières qui occupe par le milieu l'avenue de la Grande Armée pour s'établir dans le XVIème, à la partie haute de cette petite rue du Dôme que l'on imaginerait aussi bien, sinon mieux, avec son escalier abrupt, à Montmartre qu'à proximité de l'Etoile.

Ceci, pour le physique. Quant au caractère, une expression toute faite m'est venue spontanément à l'esprit pour essayer de le définir : la main de fer dans le gant de velours. Mais pourquoi puiser dans le répertoire des métaphores éculées quand j'ai là, sous les yeux et à portée de la main, un terme de comparaison bien meilleur, et ce d'autant plus qu'il m'est fourni par Jacques Hitier lui-même. Peut-être l'aurez-vous déjà deviné, il s'agit des sièges qu'il dessine. Cette alliance du métal qui constitue leur structure et en assure la résistance, des coussins profonds, épais et souples qui les rend accueillants, et des tissus de couleurs vives qui leur confère la note de charme et d'amabilité qu'il faut pour faire oublier leur nature avant tout fonctionnelle, me parait être en effet l'image même et comme la projection de celui qui l'a conçue. Mais est-ce tellement surprenant, et pour quelle raison un décorateur ne mettrait-il pas, dans les modèles qu'il crée, autant de lui-même qu'un peintre dans ses toiles ? Car il ne faut pas s'y tromper : la bonhomie souriante et la cordialité qui caractérisent l'abord de Jacques Hitier vont manifestement de pair, chez lui, avec une volonté, une détermination, un acharnement à entreprendre et à réussir ce qu'il a entrepris, dont on peut voir la marque tout au long de sa carrière. Celle-ci a commencé à se dessiner très tôt...


J. H. - Mes origines, ma formation ? Mais je sors de l'École Boulle. La vieille École Boulle... et la plus jeune à la fois ! Vous avez déjà recueilli, d'ailleurs, des interviews d'anciens élèves de cette école, comme Etienne-Henri Martin ou Jacques Dumond. Elle est à cet égard un véritable creuset, si je puis m’exprimer de la sorte, et reste fidèle à sa mission qui est de former, précisément, des décorateurs, des créateurs d'architectures intérieures et de modèles contemporains.

- Vous y étiez entré très jeune, je crois.

J. H. - A treize ans... et demi ! Il est vrai qu'à l'époque on y entrait beaucoup plus tôt. Presque tous ceux de mes camarades qui sont passés par cette école y sont, eux aussi, entrés de bonne heure. Nous étions quelques six cents candidats au concours d'admission ; et c'était, parait-il, en période de classes creuses ! J'ai eu la chance d'être reçu. D'autre part, je dois vous dire que j'appartenais a une famille d'artistes. Mon père faisait de la sculpture sur bois, et je lui rends hommage, car c'est lui qui m'a poussé à entreprendre ces études, et c'est en partie grâce à lui si je suis arrivé à me faire un petit trou dans la profession.

J'étais donc le plus jeune élève de l’École Boulle, j'étais aussi le plus petit... J'étais affecté à l'atelier de ciselure. La formation de l’Ecole, vous la connaissez, vos lecteurs tout au moins la connaissent, je ne m'y attarderai pas. Elle est excellente, elle est remarquable, en ce sens qu'elle envisage les problèmes à la fois sous leur aspect théorique et sous leur aspect pratique, second aspect qu'il nous est interdit d'ignorer, surtout à l'heure actuelle, où il prend de plus en plus d'importance.

Je vous répèterai ce que je dis souvent à mes élèves - car je suis également professeur, vous le savez. A l’École Boulle, j'étais ciseleur. Or je n'ai jamais fait de ciselure de ma vie. Et cependant, vous ne pouvez imaginer à quel point l'apprentissage de cette technique m'a servi au cours de ma carrière. Le contact, la familiarité avec un matériau ou une matière, le fait de savoir le travailler, de connaitre ses réactions, vous donnent une formation, une tournure d'esprit qui vous permettent par la suite d'aborder les problèmes d'architectures intérieures et de décoration les plus complexes.

A ma sortie de l’École Boulle...

- Quand cela se passait-il ?

J. H. - De 1930 à 1934. Je suis alors entré à l'atelier Primavéra des magasins du ‘Printemps. Et, chose paradoxale ! moi qui avais appartenu à la " section métal ", je me suis vu confié, pour mon premier travail, un placard. Un placard en bois ! Bien entendu, j'ai été assez embarrassé. Mais je dois dire que je m'y suis rapidement mis, très rapidement même. Je dois dire aussi que je me suis trouvé là dans un milieu d'anciens élèves de l’École Boulle, qui avaient à leur tête Jacques Viénot et formaient une équipe extrêmement sympathique.

Je suis resté relativement peu de temps à Primavéra. Voyez-vous, les orientations que nous prenons dans la vie sont très souvent le résultat des circonstances. Et les circonstances ont voulu que je rencontre, aux environs de 1937, un ami de mes parents, un industriel dont les activités étaient axées sur le mobilier métallique, le mobilier en tube pour être plus précis. Il démarrait seulement, car il s'agissait d'une chose nouvelle. Des essais avaient déjà été tentés dans ce domaine, évidemment, des prototypes avaient été créés, mais le mobilier métallique était loin d'être aussi répandu qu'il l'est aujourd'hui, il constituait encore un peu l'exception.

Cet industriel m'a pris avec lui. A lui aussi, je suis redevable d'une part de mon entêtement, de mon obstination à résoudre certains problèmes. Homme énergique, il était d'un commerce enrichissant, et j'ai beaucoup appris auprès de lui. Les modèles dont nous disposions au début n'étaient pas brillants, il s'en faut ! et là, je me suis mis à dessiner quelques premiers modèles en tube... dont on ne voulait pas qu'ils fussent en tube, et qu'on peignait en faux bois ! N'est-ce pas drôle ?

Vous connaissez l'essor que le mobilier métallique et que cette maison - dont je vous dirai tout à l'heure le nom - ont pris par la suite. Entre-temps, nous nous étions orientés vers le mobilier scolaire en métal. Sans doute avons-nous rencontré des difficultés, mais l'expérience était intéressante, et menée dans un esprit extraordinaire. Le nom de cette maison ? Eh bien, c'est Mobilor. Je peux dire que j'ai été, avec cet industriel, à l'origine de Mobilor. Elle est fermée à présent, mais il y a quelques années seulement elle exploitait encore des modèles que j'avais dessinés à l'origine.

Cela nous amène à 1939. 1939, je n'insiste pas. La guerre succédant au service militaire, mes activités ont été interrompues jusqu'en 1944. Rendu à la vie normale, j'ai tout d'abord exercé un métier assez inattendu ; directeur du service de décoration de la BNCI... où nous nous sommes d'ailleurs retrouvés avec quelques anciens élèves de l'École Boulle. Nous étions chargés de décorer toutes les agences de la BNCI, dans la mesure des moyens de l'époque, qui étaient encore très limités.

Très vite, je me suis aperçu que ce n'était pas là une situation d'avenir et je me suis dirigé, toujours guidé par les circonstances, vers l'enseignement. J'avais conservé d'excellentes relations avec mes anciens professeurs de l'École Boulle, et l'un d'entre eux, ayant été nommé inspecteur, m'a engagé à postuler son poste devenu vacant. J'avoue que remplacer un homme qui avait lui-même une double position de décorateur et de professeur me tentait assez. C'est ainsi qu'après avoir passé un concours, je suis devenu professeur, en 1946, à l'École Boulle. C'était une chose tout à fait plaisante et sympathique - ce l'est toujours ! - que d'avoir des contacts avec de jeunes élèves. Encore faut-il être admis par eux. J'étais moi-même très jeune, évidemment, et j'éprouvais une certaine appréhension, un certain trac... Mais finalement, tout s'est très bien passé !

- Ne vous étiez-vous pas également établi à votre compte ?

J. H. - Oui ! C'est à cette époque, en effet, que remontent mes véritables débuts de créateur de modèles et de décorateurs. En 1946, et les années suivantes, on commençait à y voir un peu plus clair, la pagaille s'organisait... Les soucis ne manquaient pas, cependant. Pour ne parler que des soucis matériels : ceux de la reconstruction, ou de la construction tout court, ceux de l'aménagement du territoire, etc.

C'est à cette époque également que se situent les premières manifestations artistiques auxquelles j'ai participé. Ce fut tout d'abord, en 1948, " Joie de l'outil " une exposition organisée par les anciens élèves de l'École Boulle, et où j'avais présenté, bien sûr ! du mobilier scolaire, puisqu'il semblait que je fusse spécialiste en la matière...

- N'êtes-vous pas, aujourd'hui encore, considéré plus ou moins comme tel ?

J. H. - C'est en effet assez curieux ; aux yeux d'un certain nombre de gens, je suis l'homme du tube et du mobilier scolaire ! De cette branche de mes activités, vous voyez d'ailleurs ici même quelques échantillons, c'est dire qu'il m'en est resté quelque chose. Et il est exact que je me suis intéressé particulièrement aux meubles à structures métalliques et que j'ai poussé par la suite mes études dans cette direction. Sans prétention, je puis dire que j'ai été vraiment l'un des premiers à utiliser le tube en tant qu'armature et support pour le meuble, tout au moins sur le plan de sa vulgarisation.

- Où l'exposition " Joie de l'outil " avait-elle lieu ?

J. H. – Celle de 1948 à la galerie Maurs. Il y en eut une autre, deux ans plus tard, à la Maison de la Pensée Française. C’était une petite exposition, mais de quels autres moyens aurions-nous disposé pour nous faire connaitre ? Il nous fallait tout d’abord réaliser des meubles, qu’on exécutait avec les moyens du bord - on avait l’âme chevillée au corps, vous savez ! – et puis chacun exposait son petit " os " - il était bon... ou mauvais, mais l'essentiel était qu'on exposât.

Tout de suite après, en 1949, j'ai exposé au Salon des Artistes Décorateurs. A l'époque, la S.A.D. représentait pour moi un cénacle où l’on accédait que difficilement. Il fallait d'ailleurs avoir exposé trois ans de suite, je crois, avant de pouvoir devenir membre de la Société. Dès lors, j'ai participé régulièrement à toutes les expositions de la S.A.D. Si celles-ci ne sont pas rentables dans l'immédiat, elles le sont au bout du compte et tirent leurs fruits à la longue, indiscutablement.

De même les Arts Ménagers avaient repris, eux aussi, leurs manifestations et, depuis 1950, j'ai exposé régulièrement au " Foyer d'Aujourd'hui " ou aux " Galeries d'ameublement ". Je puis dire que, cette année, j'ai présenté ma trente-neuvième maquette à ce Salon... A part cela, toujours dans le domaine de ce qu'on pourrait appeler les manifestations de prestige, eh bien ! J'ai exposé à Bruxelles en 1958 ; j'ai également été chargé de l'aménagement d'une pièce sur le paquebot " France "  ; et j'ai pris part, enfin, à de nombreux concours organisés par différentes sociétés pour le mobilier et pour l'art décoratif. J'ai d'ailleurs été primé dans plusieurs d'entre eux, le plus en renom étant celui qui a eu lieu en 1954, je veux parler du concours du meuble de série organisé par le Centre Technique du Bois. Je n'ai jamais manqué de participer à un concours chaque fois que l'occasion m'en a été donnée, car je considère que c'est également une formule pour se faire connaître.

Il s'agit là, bien entendu, d'une activité de création de modèles. A la suite de ces expositions, j'ai eu la chance d'entraîner avec moi une firme comme les usines Tubauto, où je suis resté pendant près de quinze ans comme décorateur-conseil. Cette société industrielle disposait de gros moyens et, avec elle, nous avons été un petit peu à la tête du mouvement du meuble en tube, du meuble métallique. Ensemble, nous avons participé à des expositions, à des concours ; nous avons aussi réalisé des affaires, il faut bien le dire. Nous étions à ce moment axés sur des programmes collectifs, des foyers d'étudiants, en particulier, Pour n'en citer que quelques-uns : celui de " La Lycéenne " à Paris, qui comptait près de quatre-vingts chambres ; un autre à Antony ; la Résidence des Jeunes à Issy-les-Moulineaux ; le foyer des étudiants des Arts-et-Métiers, etc.

- Des foyers d'étudiants à l'hôtellerie, il n'y a qu'un pas... que vous avez franchi, j'imagine ?

J. H. - J'ai exécuté beaucoup d'aménagements d'hôtels, en effet. Car j'ai aussi participé à un certain nombre de Salons de l'Hôtellerie, dans la mesure où ceux-ci réservaient des emplacements aux décorateurs, ainsi qu'à divers concours où j'ai été lauréat. L’hôtellerie, après être longtemps statique, a fini par s’émouvoir et par prendre conscience qu'il était possible de recevoir les gens d'une façon un peu différente.

Comme le temps passe vite ! Nous voici, déjà, en 1961. Et là encore ce sont les circonstances qui m'ont amené à prendre - cela, je pense que vous l'attends: - la présidence du Syndicat des Créateurs d'Architectures intérieures et de Modèles, qui faisait suite à l'U.A.D.C.E., c'est-à-dire l'Union des Artistes Décorateurs et Créateurs d’Ensembles. Depuis 1961, donc, j'assume cette charge, qui est d'autant plus lourde que nous sommes actuellement en pleine évolution. Si ce Syndicat n'existait pas, il faudrait l'inventer...

- Mais était-il bien nécessaire de substituer le terme de C.A.l.M. à celui de U.A.D.C.E.

J. H. – Il le fallait absolument ! A tout pris nous voulions rompre avec le mot " décorateur ". Puisque nous ne pouvions, dans l’état actuel des choses, le protéger ni le sauvegarder. La législation est telle, en effet que ce mot n’est pas réservé comme celui d'architecte, par exemple, ou comme celui de médecin.

Il n’est pas de mot plus répandu, vous le rencontrez à tous les coins de rue : depuis les tapissiers-décorateurs, contre lesquels je n'ai rien d'ailleurs...

- Il existe aussi des entreprises de vitrerie-décoration…

J. H.- Mais oui ! et des décorateurs en porcelaine, des décorateurs sur tissu, sur émail, etc. Que ces gens-là fassent du "  décor ", je veux bien, mais avouez que leurs problèmes n'ont pas de commune mesure avec ceux de l’ensemblier-décorateur, du décorateur créateur d'ensembles. Nous avons donc pris la décision de nous appeler différemment. Et la dénomination de Créateur d'Architectures Intérieures et de Modèles correspond bien, en définitive, aux activités qui sont les nôtres. Tout ce que vous voyez qu'est-ce, sinon de l'architecture intérieure et de la création de modèles ?

Ainsi, nous avons constitué une espèce d'Ordre, puisque nous puisque nous n’admettons dans ce syndicat que les gens qui ont une certaine notoriété, qui nous présentent un dossier. Des références. La valeur de ce syndicat, c'est précisément qu'il offre une garantie à la clientèle particulière comme aux Pouvoirs Publics.

- Vous avez pris comme point de comparaison l'Ordre des Architectes. Mais le titre d'architecte n'est-il pas authentifié, en quelque sorte, par la possession d'un diplôme officiel ? Il ne semble pas que vous en soyez arrivés à ce stade...

J. H. - Détrompez-vous, cher monsieur, nous y avons pensé. Actuellement. vous le savez, l’enseignement qui débouche sur nos professions peut avoir plusieurs sources. En gros, il y a l'enseignement technique, l'enseignement supérieur, et celui des Beaux-Arts. L'enseignement technique, c’est-à-dire Boulle. Enseignement supérieur : les Arts Décoratifs. Et les écoles des Beaux-Arts, dans la mesure où celles-ci comportent une section d'arts décoratifs ou d'architecture intérieure.

L'École Boulle : des diplômes vont nous être imposés par la nouvelle réglementation issue de la Réforme de l’enseignement ; ce seront des brevets de techniciens supérieurs, d'architectes d'intérieur et créateurs de modèles. J'ai personnellement assisté à la mise au point du programme. et je puis vous assurer que le garçon qui possédera ce bagage et la " peau d'âne " correspondante pourra se présenter chez nous, il y sera automatiquement admis.

Quant a l' École des Arts Décoratifs, ses études sont déjà sanctionnées par un diplôme. et il en va de même des écoles des Beaux-Arts. Pas de difficultés donc, de ce côté-là.

Reste une quatrième catégorie : celle des autodidactes. Ils sont également admis, sur présentation d'un dossier de références…

- L'organisation interne de votre syndicat est un premier point. Le second ne serait-il pas de faire savoir au public qu'il existe ?

J. H. - Assurément ! Et c'est avant tout une question de moyens. Je ne vous l’apprendrai pas en vous disant que notre syndicat en est à peu près démuni, et qu'il nous appartient d'y suppléer chacun dans la mesure des siens propres. Néanmoins, nous commençons â être connus les milieux professionnels ; nous sommes même " admis ". Dernièrement, nous avons réalisé un film sur le décorateur-créateur, qui fixe bien la position de notre profession, son champ d'activités, ses attributions, ses limites.

Nous voudrions parvenir au résultat suivant, c'est que l'architecte, qui s'entoure déjà par ailleurs de spécialistes - en béton armé, en sonorisation, en électricité, en chauffage etc. - fasse également appel à nous en qualité de spécialistes de l'architecture intérieure. Dans ce but, nous nous proposons d'organiser prochainement une réunion d'information auprès des architectes, car beaucoup de ceux-ci ignorent encore que nous existons...

- Puis-je vous demander comment le C.A.I.M. se situe par rapport à la Société des Artistes Décorateurs, et quels rapports ils entretiennent l'un avec l'autre ?

J. H. - Le C.A.I.M. est un organisme exclusivement professionnel, tandis que la S.A.D. est une société de Salons. Celle-ci englobe d'autre part des artistes appartenant aux disciplines les plus différentes : à côté des décorateurs-ensembliers, qui représentent sans doute la part la plus importante, on y trouve des dessinateurs de bijoux, des créateurs de tissus, des céramistes, des graphistes, des sculpteurs décoratifs, etc. Nos buts et nos aspirations ne sont pas non plus les mêmes. Nous n’organisons pas de Salons, mais chaque fois qu'un problème se pose, qui touche la défense de la profession, c'est le C.A.I.M. qui en est saisi.

- Indépendamment du meuble en tube que les circonstances, m'avez-vous dit, vous ont amené à traiter plus spécialement, quelle a été votre évolution depuis, disons... une quinzaine d'années, jusqu'à maintenant ? Avez-vous le sentiment qu'elle se soit faite plus ou moins en liaison avec l'évolution de l'ensemble de la profession elle-même, dans la mesure où, me semble-t-il, l'activité de chacun s'insère dans un contexte général, celui du temps présent, et en est tributaire lors même qu'on n'en a pas toujours clairement conscience ?

J. H. - C'est exact. Et cela d'autant plus que les matériaux et les techniques jouent un rôle déterminant dans notre métier. Il est certain, par exemple, que lorsque j'ai commencé à " faire du tube ", celui-ci se traitait d'une certaine façon, et se décorait d'une autre, qui ne sont plus du tout les mêmes aujourd'hui. Pour répondre à votre question, je crois que chacun prend sa place, instinctivement, dans le contexte de cette évolution générale dont vous venez de parler. Tout évolue : les tissus comme les matériaux - bois, la quincaillerie comme les " placages " sur agglomérés ou autres, Il n'est pas jusqu'aux essences de bois elles-mêmes qui ne soient différentes suivant les époques : il y a quinze ans, le chêne triomphait ;aujourd'hui, l'on s'oriente vers des bois plus riches et plus foncés, comme le teck ou le palissandre, ceci s'expliquent sans doute par le fait que les constructions modernes possèdent des surfaces vitrées beaucoup plus importantes, que la lumière pénètre à profusion dans les intérieurs, et qu'il est nécessaire d'équilibrer et de réchauffer ceux-ci par des apports de bois sombres.

Voyez-vous, nous n'avons pas souvent l'occasion de faire le point, et c'est dommage, car cela nous fournirait les éléments d'une belle réponse à ceux qui nous reprochent de ne pas évoluer. Je viens de m'en rendre compte par moi-même. Lorsqu'on compare, en effet, des photos de 1950 avec des réalisations actuelles, on constate que certaines choses datent, ont pris de l'âge, ont mal vieilli, que d'autres au contraire sont restées jeunes. Et l'échelonnement de ces productions dans le temps, l'évolution dont elles témoignent, peuvent s'expliquer, dans une certaine mesure, par l'évolution des techniques ; par les fluctuations de la mode également, bien entendu. Ce qu'il faut, je crois, c'est suivre ce courant. et vouloir être de son époque. Je rejoins là ce que vous a dit mon camarade Dumond : être contemporain, il n'y a pas d'autre problème.

Tout le monde nous pose la question : " Existe-t-il un style contemporain " ? Bien sûr que oui. Mais on oublie que les plus belles époques, le XVIIème siècle par exemple, comme leur nom l'indique, ont mis un siècle à se faire. Et l'on voudrait que nous réalisions en moins de vingt ans ce que nos ancêtres en mettaient cent à édifier !

- C'est que nous vivons au siècle de la vitesse. Et les gens s'étonnent, peut-être, que les progrès en matière d'habitat ne suivent pas le même rythme que les progrès de la science et de la technique pure.

J. H. - Comment voulez-vous que cela aille aussi vite, alors que nos dirigeants eux-mêmes, chaque fois qu'ils paraissent à la télévision, sont assis derrière un bureau Louis XV ou debout devant une bibliothèque Louis XVI Lorsque Louis XIV posait pour un portrait, c'était devant un décor Louis XIV, et non pas gothique. Je m'insurge violemment contre cet état de fait, car il dénote un manque de confiance dans son époque, qui est grave de conséquence. On n'a pas le droit de renier le style d'une époque, lors même - je vais plus loin - qu'on n'est pas d'accord avec lui !

Nous ne sommes pas beaucoup aidés, par conséquent. D'autre part, une erreur, en contemporain, est visible davantage que dans le style, car on ne la voit pas avec les mêmes yeux. On reproche enfin aux intérieurs modernes d'être froids... ce qui est faux. Le tout est de savoir les organiser, les humaniser, les personnaliser. Le fonctionnel n'exclut pas la sensibilité. Et celle-ci peut s'exprimer de mille et une façons. Ne serait-ce que par les bibelots, voire même par certains éléments de style... Vous voyez là un bahut d'époque Renaissance bourguignonne, hérité de ma famille, qui voisine avec une glace décorée que j'avais exposée au Salon des Artistes Décorateurs en 1961. Eh bien ! je n'ai trouvé jusqu'à présent personne pour s'en formaliser. Cette juxtaposition n'est pas choquante, dès l'instant qu'un accord s'établit entre deux objets mobiliers également valables...

- Personnellement, je considère qu'elle témoigne au contraire d'une continuité, qui est celle de la vie elle-même.

J. H. - C'est cela, en effet, qui est vivant. Ce contre quoi nous nous élevons, c'est le pastiche. Il n'y a rien de plus détestable ! Les gens vivent dans des pièces qui ont les dimensions qu'elles ont, et dans lesquelles ils veulent à toute force faire entrer le lit de Louis XIV et la salle-à-manger Renaissance espagnole. alors que ces meubles, à l'origine, étaient destinés à prendre place dans des volumes dix fois plus importants!

- N'est-ce pas poser du même coup le problème des rapports entre l'architecture et le mobilier ?

J. H. - Mais certainement ! Les architectes se sont vus imposer des normes. Celles-ci tenaient de la case à lapins, c'est une affaire entendue. Là-dedans, on a empilé les gens, il ne m'appartient pas d'en discuter. Cela impliquait que les décorateurs, les créateurs d'architectures intérieures et de modèles conçoivent des meubles à l'échelle de ces pièces. C'est navrant, peut-être, mais c'est comme cela. Il a donc fallu que nous nous intégrions à notre tour dans les modules qui avaient été imposés aux architectes. D'où la nécessité d'une liaison entre les deux concepteurs.

Pour ma part, je pousserai le raisonnement plus loin encore. J'estime que le contenant ne doit pas commander le contenu mais que, tout au contraire, c'est le contenu qui doit commander le contenant ! Je m'explique. Au départ, vous avez une famille : celle-ci a des besoins d'espace vital, de volumes, de circulation, de rangements, qui sont en raison directe du nombre de ses membres. Ne croyez-vous pas qu'il serait plus logique de déterminer, d'abord, la nature et la quantité des meubles qui lui sont nécessaires, et de demander ensuite à l'architecte de construire une boite pour les recevoir ?

- Une autre formule ne consisterait-elle pas à livrer les appartements tout équipés ? Je pense plus spécialement, en vous disant cela, aux " grands ensembles ". Rien n’empêcherait chaque occupant de donner une personnalité à son intérieur, dans la mesure où il en aurait le goût et la capacité. D'ailleurs, il le personnaliserait encore... en ne le personnalisant pas !

J. H. - Ce n'est pas impossible. Cela se pratique déjà, tout au moins pour la salle de bains et la cuisine, parfois aussi pour l'entrée. Je sais que dans certains pays, en Amérique notamment, cette manière de procéder est assez répandue. Convient-elle au tempérament français ? C'est moins sûr.

- Le Français est casanier..

J. H. - Et puis il attache aux meubles une certaine valeur sentimentale... Sans parler de leur valeur de placement ! On devrait pouvoir changer plusieurs fois de mobilier au cours d'une existence.

- Cela supposerait qu'il devienne un bien de consommation.

J. H. - J'ai eu des clients - une fois, pas deux ! - d'un âge respectable qui ont décidé, un beau jour, de vider entièrement leur maison, et de la remeubler en contemporain. Eh bien ! je dirai que cela a eu une influence... sur leur physique, ils ont eux-mêmes rajeuni ! Il faut avouer, toutefois, que des choses de ce genre ne sont pas courantes, et qu'elles nécessitent des moyens assez considérables.

- Il est un sujet que nous n'avons pas encore abordé, et qui doit cependant vous toucher de près, puisqu'il concerne directement le C.A.I.M. je veux parler de la " Bourse aux modèles " qui s'est tenue cette année, pour la première fois, dans le cadre d'Appromeuble

J. H. - Cette expérience a été extrêmement bien accueillie, et a eu les meilleurs résultats. Il s'agissait, vous le savez, de présenter des prototypes réalisés par les soins de leurs créateurs‘ ‘Non pas des dessins, mais des objets " finis ". Souvent on nous reproche de livrer des dessins, et de ne plus nous en préoccuper, sinon pour en réclamer les droits d'auteurs. Cette fois-ci nous avons exécuté nous-mêmes les modèles que nous avions conçus. Et je dois dire que les industriels ont été favorablement impressionnés par cette manifestation.

Sur le plan pratique, nous avons eu des contacts avec eux, qui se sont traduits. dans une certaine mesure. par des " mariages " dont certains ont été conclus et d'autres sont en voie de l'être. Il y a eu une plus forte proportion d'industriels étrangers que français. A quoi cela tient-il ? A ce que les étrangers sont davantage rompus, et depuis plus longtemps, à ce genre de collaboration. Pour un certain nombre d'industriels français, nous sommes encore des sortes de parasites, dont on oublie les services qu'ils seraient en mesure de rendre pour ne considérer que ce qu'ils sont susceptibles de coûter. Or le créateur de modèles est aussi indispensable que l'expert financier ou que l'animateur de ventes. Je ne vous apprendrai pas non plus comment certains modèles sont réalisés, trop souvent encore : " Tu prendras le pied de la 3872, et tu l’assembleras avec le dossier de la 5004 ", ou encore " Tu as vu ce qu'ils ont sorti au Salon cette année ! Tu n'as qu'à modifier un peu le pied, et puis ne le fais pas aussi haut ". Ce n'est tout de même pas de cette façon que l'on crée un modèle, il faut l'avoir d'abord dessiné.

Les fabricants français sont cependant venus. Il est certain que ce que nous leur offrions n'était pas tout à fait à leur portée. Mais à cela, il y a des explications. Pourquoi, par exemple, y avait-il autant de sièges et si peu de gros meubles ? Parce qu'il nous avait fallu les exécuter par nous-mêmes, et qu'il est quand même plus facile de réaliser dans ces conditions un siège qu'une chambre à coucher ou une salle à manger !

- Pour connaître des développements plus appréciables, une initiative comme le " Bourse aux modèles " ne devrait-elle pas se doubler d'une sorte de centre expérimental du meuble, où les créateurs de modèles auraient à leur disposition les moyens nécessaires et suffisants pour mettre au point leurs prototypes ?

J. H. - Nous y pensons. Mais dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, les étrangers nous ont devancés. Nous avons reçu des propositions, extrêmement précises, de la part des Italiens, qui vont dans ce sens. Au reste, nous appartient-il, en tant que Syndicat professionnel, de prendre une initiative de ce genre ? Le voudrions-nous que nous n'en avons pas, matériellement, la possibilité. Certains organismes ou groupements de fabricants ont cette possibilité, et pourraient nous demander de nous en occuper...

Ceci dit, je voudrais ajouter une dernière chose. Ce que je vais vous dire paraîtra peut-être un peu prétentieux, mais il faut que cela soit dit. Nous devons prendre conscience que nous représentons une certaine... aristocratie. Le mot n'est pas juste, mais je n'en trouve pas d'autre. Nous ne devons pas oublier que nous sommes les successeurs des Ruhlmann, des Follot, des Charreau, d'hommes qui, à leur époque, étaient considérés, chez une certaine clientèle particulière, presque au même titre que le médecin ou le notaire de famille. J'exagère à peine. Ce prestige dont ils jouissaient, nous l'avons perdu. Il nous faut absolument le regagner. C'est là un des objectifs du Syndicat des Créateurs d'Architectures Intérieures et de Modèles : revaloriser la profession, la remettre à un rang qu'elle n’aurait jamais dû quitter... Ce sera aussi ma conclusion, si vous le permettez.