mercredi 1 février 2012

Atelier Saint Sabin // Ancien et moderne

Chaises démontables Saint-Sabin, via ebay

L'Atelier Saint Sabin, entreprise familiale qui existe toujours et conserve sa spécialité historique, cache dès ses origines un excellent créateur : Pierre Roche, diplômé de l’école Boulle. Reconnu pour sa qualité, l'Atelier adopte à ses débuts un style à croisillons très identifiable puis, en 1953, ouvre une gamme "jeune", avec des tabourets, des chaises et de petites tables aux lignes épurées. Pratiques et colorés, ils incarnent la vogue du Gascoin, du Knoll mâtiné de scandinave, mode qui fait renaître au même moment l'entreprise d'André Sornay à Lyon. Tout ceci est dans l'air du temps, celui du gain de place : en bois, robuste, sobre, démontable... Saint-Sabin  se distinguant par une construction économe d'une logique aussi efficace qu'irréprochable.

Atelier Saint-Sabin cover certainly a creator of excellence, whose name remains secret behind the label - a nasty practice in first industrial furniture. Often known for its quality models, those furnishings adopt an executive style like Jacques Adnet. In 1953, we move to modern style, a new kind of stools and chairs arrive in catalog. Lightweight, practical, colorful, they embody the fashion style Gascoin, the first Knoll, inspiring André Sornay at the same time ... In this times: wood, sanity and removable...


La nouvelle gamme de Saint-Sabin est sans doute inventée en 1953 alors que le modernisme en bois s'implante définitivement comme "style jeune" au Salon des Arts ménagers. Nous pouvions voir il y a quelques mois sur ebay ces chaises singulières avec leur système très facilement démontable et re-montable, bien que l'on puisse avoir quelques réserves concernant leur confort (car, sans coussin, quand l'assise n'est pas inclinée vers l'arrière, ce n'est pas gagné). Quoiqu'il en soit, leur fabrication est excellente et robuste, autant que la logique constructive de la structure "en compas" destinée à faciliter montage et stockage. La leçon suédoise semble parfaitement entendue. Voici ce qu'en dit Meubles et décors dans son numéro d'août-septembre 1953 :

" Un siège pratique et en même temps confortable. Comme on peut aisément s'en rendre compte cette chaise compas démontable a été conçue pour limiter au maximum son encombrement et en faciliter son transport et son rangement. Sa formule permet, en libérant le plus grand espace possible, de ne pas entraver les allées et venues dans les appartements de dimension restreinte. Les photos la montrent toute montée, en cours de démontage (on notera la facilité de l'opération), prête au rangement. Cette chaise tient entièrement sur une surface de 0 m. 86 x 0 m. 45 et une épaisseur de 5 cm. Son siège et son dos sont faits de bois flockés en plusieurs coloris ou garnis tissu avec équipement de Dunlopillo. "





chaises démontables Saint Sabin, via ebay



Meubles ét décors, août-septembre 1953

La dernière illustration de cet article nous montre de petits sièges à la Knoll dont l'assise peut basculer afin de passer du format droit de la chaise à celui incliné du fauteuil, le sommet des piétements formant les accoudoirs. On y découvre aussi une petite table basse, dont la forme en "8" est destinée à loger deux tabourets, faciles à saisir ; on la retrouve de forme ronde pour y glisser 4 tabourets... Sous ces tables, un cube relie en leur centre les éléments constituant l'entretoise : une sorte de "signature esthétique" de la marque qui l'avait inventé afin de rendre compatible la réalisation des croisillons Directoire avec la production en série.

Continuons la recherche pour regarder de près les tabourets. Presque impossible de faire plus simple, tout en restant dans une volonté d'optimiser la robustesse. On peut voir classiquement les quatre pieds reliés par une croix de Saint-André supportant l'assise, mais il est moins classique de voir cette même assise subtilement callée par le prolongement des pièces de bois formant les piétements.


illustrations via Meubles et Décors, décembre 1953 et Maison Française, février 1954


Paire de tabourets, via galerie Luc Allemand (Hôtel Dongier - 84800 L'Isle-dur-la-Sorgue)

Achevons ce voyage en observant la première gamme de l'Atelier Saint Sabin apparaissant au début de l'année 1951. Le stand Saint-Sabin figure alors dans la prestigieuse sélection du Foyer d'Aujourd'hui au Salon des Arts ménagers, aux côtés d'ARHEC, Oscar, BEMA, La Méridienne, Seigneur, etc. Des publicités dans la Maison Française montre ainsi que la marque s'impose dans la spécialité qui est toujours la sienne, adoptant (à la manière des artisans du faubourg) style traditionnel historique -mais le plus simple et le plus sobre qui soit : le Directoire. Au-delà du style, nous constatons surtout que la logique constructive est déjà là, accompagnée par tous les principes modernes d'ameublement. Un article de mars 1953 dans Meubles et décors résume ces atouts en décrivant la chambrée polyvalente de l'Atelier Saint Sabin :

"Les lits superposés de l'Atelier Saint-Sabin sont identiques et peuvent se séparer pour être utilisés en lits jumeaux; dimensions intérieures : 1 m. 90 X 0 m. 80. Un troisième lit peut se placer en-dessous; monté sur roulettes, il se manœuvre très facilement, et se rehausse une fois sorti ; dimensions intérieures : l m. 75 X 0 m. 80. Ce troisième lit peut être remplacé par trois grands tiroirs de rangement, fermés par des couvercles coulissants; ces tiroirs, également montés sur roulettes, sont d'une manoeuvre très aisée. Une galerie mobile se pose aussi bien au lit du haut qu'au lit du bas, soit derrière, soit devant. Placée en haut comme sur le document, elle a le même aspect que le troisième lit inférieur et équilibre le tout d'une façon très séduisante. Une échelle avec marches terminée par deux poignées découpées dans les montants et munie de crochets gainés de caoutchouc permet l'accès au lit supérieur. Une petite tablette de chevet mobile, sur console fer forgé, peut se placer à la tête de n'importe lequel de ces trois lits. Table portefeuille comportant quatre cases sous le dessus; dimensions fermée: 0 m. 80 X 0 m. 80; ouverte: 1m.60X0m.80. Ecritoire avec abattant et deux tablettes à livres en-dessous. Armoire deux portes de 1 m. 30 de large et 0 m. 50 de profondeur, aménagée au goût de chacun : soit penderie, soit avec tablettes, et tiroirs de rangement intérieurs. Chaise et bridge assortis"


Illustrations de l'article publié dans Meubles et Décors, mars 1953



Première gamme de 1951, publicité et illustrations de La Maison Française

En créant ces "meubles de style" réalisables en série, l'Atelier Saint Sabin apparait incontestablement comme un précurseur en matière de diffusion des principes modernes de polyvalence et d'économie de place inspirés par les grands créateurs du moment (on y reconnait facilement la patte de René Gabriel ou de Marcel Gascoin). La place accordée au décor, à la manière de Jacques Adnet (Jacques Adnet // Brest 1947), étant finalement une simple question de goût ; on peut le trouver contestable mais il a certainement facilité la démocratisation des idées du Mouvement moderne auprès d'une clientèle plus facilement séduite par la nouveauté des principes et la qualité des meubles que par la sobriété extrême de l'esthétique moderne.

Ces principes, nous pouvons être heureux de les reconnaitre sur le site internet de l'entreprise qui se présente encore ainsi : "Le spécialiste du lit gigogne en bois massif. L'entreprise familiale créée en 1945 dispose maintenant de l'expérience de trois générations pour créer ses modèles exclusifs, fabriqués en France dans le respect d'un savoir-faire réputé : plus de 60 ans de spécialité et de diversité, d'innovation et de continuité." (via http://www.ateliersaintsabin.fr/accueil). Cette maison est certainement l’une des dernière s'affiliant aux prérogatives de la Reconstruction, avec ses hésitations légitimes "entre modernité et tradition", plus complexes que ne pourrait le laisser accroire cette formule ressassée. Elle est toujours bien présente et a su échapper aux tempêtes financières qui ont ravagé l'industrie et l'artisanat des pays occidentaux à la fin du 20e siècle, sachant s’adapter sans jamais renier la qualité qui a fait sa réputation. Des origines qui vivent et évoluent, offrant à nouveau une réponse pertinente aux questions présentes et pressentes du "gain de place", de la qualité, de l'esthétique "durable", ou de la préférence "écologique" pour le bois.