vendredi 18 décembre 2015

Georges Tigien // le scoubidou hors Sognot

Publicité montrant le "laçage" dans une création de Georges Tigien, Maison française, janvier 1960, p.193
Publicité La Maison Européenne, Georges Tigien, Maison française avril 1963 (n°156), p.27 

Un grand merci à Havoise Mignotte qui a découvert une splendide série de meubles, jusqu'ici faussement attribués à Louis Sognot. Connaissant bien l'histoire de l'architecture et de l'ameublement, actuellement en formation à l'école Boulle, elle a rapidement compris l'erreur d'identification. Si le fil dit " scoubidou " est utilisé sur des ossatures bois par René Gabriel pour le service des constructions provisoires, en 1942-43, et par Louis Sognot pour le mobilier primé par le CTB dix ans plus tard (concours 1955 // Centre technique du bois), ils n'ont pas l'exclusivité de cette alliance. Dans l'ensemble d'Havoise Mignotte, le fil plastique est présent sur quatre tabourets, un porte-bagages d'hôtel et une corbeille à papier. L'association en elle-même signale une production destinée à l'hôtellerie, premier indice permettant de cerner le milieu du 20ème siècle, lorsque ce secteur joue un rôle privilégié dans la production moderne en série. Toutefois, d'autres indices montrent que l'on se place bien après la reconstruction : les sections coniques ou rondes des pieds, l'épaisseur importante des lacets blancs, l'architecture décomplexée des profils, l'effet baroque du lourd sur léger, ainsi que le choix du teck qui situent vers l'extrême fin des années 1950, quand les scandinaves imposent leurs marques. Il ne reste qu'à fouiller les vieux numéros de Maison française... C'est alors que l'on redécouvre, à partir de janvier 1960, le nom de Georges Tigien dans la publicité associé à une diffusion par la "Maison européenne". Dans la même période, en avril 1960, un article de Meubles et décors précise que le modèle " chauffeuse-dormeuse " se transforme sans l'aide d'aucun mécanisme " en " relaxe-télévision ", en lit ou en canapé ; les coussins sont en mousse de latex moulé ; le laçage en " fil Prenas, indéformable, incassable et inaltérable ". Créateur aujourd'hui inconnu, Georges Tigien a une marque graphique très reconnaissable grâce à ces épais joncs plastiques blancs formant des boucles bien visibles sur les rainures latérales. Nul doute que son nom va désormais circuler chez les amateurs de vintage. Les formes simples, très épurées, les pieds ronds emboutis et collés, montrent un intelligent sens de l'économie, développé grâce à ce robuste matériau plastique. Plus caractéristique encore, le choix de recouvrir d'une laque satinée noire les montants en bois afin qu'ils laissent se détacher les fils blancs, amplifiant à l'extrême la distinction entre pleins et vides - contraste qui n'est pas sans anticiper la mode des décennies suivantes... Mais non, là, c'est plus ancien. Sous le noir, ce n'est pas du toc, c'est bien du teck ! La Maison française en fait la description dans son numéro 156 d'avril 1962 : "De gros fils de nylon blanc forment le sommier et décorent l'avant de cette banquette-lit en contrastant avec le teck ou le bois laqué noir (elle existe dans ces deux versions). Le matelas mousse de latex replié le jour est revêtu extérieurement de skaï rouge (ou noir) et intérieurement de tissu de laine moutonné blanc. Les coussins-pupitres forment oreiller." Pour voir le résultat, ci-après, un ensemble vendu par Leclere à Marseille et quelques photographies prises par Havoise Mignotte...

Un courriel d'Etienne Prénas précise le contexte (ajout 12 février 2016) : "Nous avons pris connaissance de votre mail et avons lu avec plaisir le blog. Cela a réveillé beaucoup de souvenirs à mon oncle et mon père Mrs Jean Claude et Dominique Prénas qui ont côtoyé en 60 Georges Tigien avec mon grand-père Pierre Prénas au moment de la mise au point du laçage de la gamme chauffeuse, lit, chaise et tabouret. J’ai dépoussiéré le dossier consacré à Georges Tigien (La Maison Européenne) et ai retrouvé un brevet Anglais de laçage de chaise datant de 1937 qui a inspiré Georges Tigien , lui-même a déposé un brevet sur le pliage de la chauffeuse avec le design qui lui est propre. Sur ces produits le revendeur de la partie ossature bois est Marcel Pradera à Pont-de-Poitte (Pradera Meubles (SA)). Ensuite les Ets Prénas ont développé leur gamme de lit , table et banc « Serein » voir la page histoire sur notre site pour les collectivités avec laçage sur cadre acier." Grâce à ce mot sympathique, nous devinons une aventure humaine où se rencontrent un créateur moderne et deux industriels ouverts et inventifs. Nous pouvons retrouver les brevets et ainsi dater précisément la technique laçage entre septembre 1958 et avril 1959, la diffusion débutant en janvier 1960.

A big thank you to Havoise Mignotte who discovered a series of splendid furniture, hitherto falsely attributed to Louis Sognot. Familiar with history of architecture and furniture, currently training at the Ecole Boulle, she quickly understood the misidentification. If the wire says "scoubidou" is used on wooden frames by René Gabriel (for the temporary buildings board, in 1942-43) and Louis Sognot (in 1955), they dont exclusive of this alliance. Overall Havoise Mignotte, plastic wire is present on four stools, a hotel rack and a wastebasket. The association itself indicates a destination to the hotel, the first clue to certify the mid-20th century, when this area acts as a preferred customer for a modern mass production. However, other evidence that we place well after reconstruction: conic sections or round feet, the large thickness white laces, the uninhibited architectural profiles, heavy effect on lightness and the choice of teak date later 1950s, when the Scandinavian impose their brands. It remains only to search the old numbers of Maison française ... It is then that we rediscover, starting from January 1960, the name of Georges Tigien in advertising. He finds himself in April 1960 in an article of Meubles et décors which states that its "fireside-sleeper" turns without using any mechanism "to" relax-TV "in bed or sofa, the cushions are molded foam latex. The lacing "Prenas wire, dimensionally stable, unbreakable and unalterable" Unknown Creator today, Georges Tigien however, a graphic mark very recognizable through these thick white plastic rods forming loops on the lateral grooves. No doubt that his name will now move quickly in vintage lovers. Simple shapes, very clean, round feet stamped and glued, show an intelligent sense of economy, developed through this rugged plastic material. More characteristic again, choice of cover with a black satin lacquer wood studs so they leave detach the white son, amplifying to the extreme the distinction between full and empty - contrast that is not without anticipating the subsequent decades of fashion, especially in the early 1980's ... But no, it's older. Under the black, it's not fake, it's teak! To see, below, a set sold by Leclere in Marseilles and some photographs taken by Havoise Mignotte ...

mercredi 2 décembre 2015

Architecture de la guerre // du Havre à Paris

Préfabriquée d'urgence du MRU, à Pantin

Tout comme Eric (qui vient de faire cette découverte), Le Havre monte à Paris. Et voilà notre bout de province représenté par cette mini-maison préfabriquée du MRU, coincée entre deux pavillons de banlieue, à proximité des immeubles " à la Perret " de Denis Honegger. Une authentique 534.10 (exposition 2014 // habitat provisoire) est plantée là, toute petite, epsilon dans Oblivion, résidu d'une micro-histoire dont tout le monde se fout, autrefois collée au rêve d'une Sam'Suffit Front Pop', échouée sur les rivages noirs des camps de prisonniers, avant d'abriter les sinistrés de Province et les mal-logés de Paris. Quelle étrange petite baraque, n'est-ce pas ? Rêve prolétaire soigné, tellement déplacé, ici et maintenant, écrasé comme un fragment d'histoire que l'on voudrait ignorer. Eh bien, c'est fini ! Peut-être, demain, la maison sera-t-elle classée Monument historique ? Quoiqu'il en soit, il va falloir assumer cette période car la redécouverte d'Eric s'avère être un signe prémonitoire. En effet, Jean-Louis Cohen, titulaire de la chaire " architecture et forme urbaine " au Collège de France (conférence inaugurale du 21 mai 2014), prépare pour l'an prochain un cours sur l'architecture sous Vichy : cette période reniée dans le trauma de l'amnésie gaullienne va enfin être reconsidérée. Il faut que chacun assume son parcours, car l'historien annonce de belles découvertes dans l'émission de Christine Goémé (France culture - l'éloge du savoir), signalant l'absorption des logiques, des personnalités, des projets des années 1930 à l'intérieur de Vichy, avant d'être assimilé par le MRU... Va-t-il détailler les effets de la guerre sur l'architecture en France ? Peut-t-il dire que la chose est pensée avant-guerre, redessinée sous Vichy, et, en dernière étape, réalisée après la Libération ? Probablement... Va-t-il adopter le temps fluide de la micro-histoire des Petits-boutiens, souplesse qui s'oppose à la grande histoire (des guerres et des princes) par les Gros-boutiens ? Possible... Souhaitons que la querelle des Anciens et des Modernes, dans sa version Liliputienne, cesse enfin. Il faut que l'on voit les architectes-bienfaiteurs du 20ème siècle comme une étape entre les industriels-bienfaiteurs du 19ème et les designers-bienfaiteurs du 21ème : tous de puissants créateurs d'utopies, à la fois géniaux, fous, séduisants, dangereux, égoïstes, etc. Bref, complexes comme des humains ayant les leviers du pouvoir. Ceci étant dit, on pourrait commencer à identifier l'intérêt de chacun dans une part de générosité, celle qui tend a disparaître sous le règne totalitaire du rationalisme financier.

Like Eric (his discovery), Le Havre is in Paris. Our province represented by that prefab mini home, wedged between two pavilions suburb, near the buildings of Denis Honegger. 534.10 authentic is planted there, tiny, epsilon in Oblivion, residue of a micro-history that everyone cares, once stuck to the dream of a Front Populaire Sam'Suffit stranded on the shores black prison camps before disaster shelter Province and poorly housed in Paris. What a strange little hut, isn't it? Neat proletarian dream, so moved, here and now, crushed as a fragment of history that we would ignore. Well, that's it! Maybe tomorrow, the house she will be classified as a historical monument? Anyway, we have to take this period as the rediscovery turns out to be a premonitory sign. Indeed, Jean-Louis Cohen, holder of the chair "architecture and urban form" at the Collège de France (inaugural conference of May 21, 2014), is preparing for next year a course on architecture under Vichy denied in this period the trauma of a Gaullist amnesia will finally be reconsidered. Everyone must assume his career as a historian announced discoveries in Christine Goémé report (France Culture Radio), signaling the absorption of logic, personalities, of the 1930 projects within Vichy, before being assimilated by the ministry of reconstruction... Will it detail the effects of war on architecture in France? Can he say that the thing is thought prewar redesigned under Vichy, and in the final stage, performed after liberation? Probably ... Will he take the time to fluid micro-history of the Little-endian, flexibility, that opposes to the straight great history (wars, princes) by Big-endian? Possible ... hope that the quarrel between the Ancients and the Moderns, in its Liliput architectural version. It is necessary that we see the benefactors-architects of the 20th century as a step between industrial-benefactor of the 19th and designers-benefactor of the 20th : all powerful creators of utopias, both awesome, crazy, seductive, dangerous , selfish, etc. In short, as complex as human in possesion of power. That said, one could start identifying the interest of each in term of generosity, one that tends to disappear since the new totalitarism of a financial rationalism..