mardi 28 juin 2016

Reynold Arnould // mécanisation lyrique

Chloé regardant Cracking Port-Jérôme, série "Forces et rythmes de l'industrie", Reynold Arnould, 1958-1959, fonds MuMa Le Havre 







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Quelques photographies d'une exposition de l'Appartement témoin Perret annonçant notre départ du Havre... On y découvre une figure majeure du changement dans la Seconde École de Paris : Reynold Arnould (1919-1980). Il vient boucler un cycle ouvert par Alfred Manessier (Alfred Manessier // Appartement témoin), celui de la génération Reconstruction, inspirée par un humanisme catholique et un espoir de vérité supra-sensible. La transition figuratif-abstrait peut paraître du même ordre chez Reynold Arnould, mais lui appartient à la génération suivante, calibrée par l'Expo 58. La déréalisation des lignes et couleurs ne se situe plus dans l'hypothèse d'une vérité géométrique de la Nature ou de l'émotion, mais elle dévie vers une croyance en la machine. "La mécanisation prend les commandes", à la place de Dieu. De l'art pour les futurs Cybernautes, Cybermen, transhumanistes et autres technophiles. Ce qui était une conséquence des méthodes de production devient une fin esthétique, une idéologie. Même la peinture sur toile, si libre dans ses possibilités d'expression, se dresse, s'ordonne, se rythme, pour figurer la force du Nouveau Dieu. Né au Havre, Reynold Arnould voyage en Amérique. Il croit en la beauté industrielle, au premier degré. Il va rejoindre, par la droite patronale (du Destin Manifeste et du Streamlining), ce que les bolcheviques ont inventé à l’autre extrémité, l'apologie productiviste de la gauche sociale (de Lyssenko et du Constructivisme). Dans l'Exposition Forces et rythmes de l'industrie, que Reynold Arnould organise à Paris en 1959, pour le Musée des Arts décoratifs, ses titres rejoignent ceux de Varvara Stepanova lorsqu'elle travaille pour Rodtchenko : elle choisit Électrification, Industrie, Défrichage... lui choisira Usinage, Calcination, Cracking, Derrick, Forer, Vilebrequin, Extraction,... une école picturale du pétrole et des moteurs dont la violence lyrique annonce la fin de la reconstruction européenne et la naissance d'un mythe atlantiste, l'effacement du "luxe pour tous" et l'hégémonie de la "culture de masse". Qui parle de "culture pop'" ? Personne, espérons-le : la machine n'est belle qu'aux yeux des patrons d'industrie. Ce sont des tableaux pour chefs de bureaux. Pour d'autres, admirer une machine, c'est être renvoyé à sa condition d'esclave, condamné à vénérer ses propres chaînes : c'est une souffrance, une beauté pour les sado-masochistes...
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samedi 25 juin 2016

Une ambassade française // Exposition de 1925



Ouvrons le précieux portfolio édité par Charles Moreau, Une Ambassade française, et entrons dans le plus grand mythe de l'architecture et de la décoration, l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Le somptuaire et l'excellence dominent l'événement. Bien des pavillons sont passés à la postérité, dont l'Hôtel du collectionneur de Ruhlmann (histoire-image) et l'Esprit nouveau de Le Corbusier (Fondation LC), qui tendent à représenter le tournant de 1925 à eux seuls, sur deux sommets opposés : le luxe dit "Art déco" et le dépouillement du "Mouvement moderne"... Si l'on résonne différemment, cherchant les liens plus que les séparations, c'est dans le pavillon "Une Ambassade française" que l'on trouvera l'union entre tradition et modernité qui va poser les jalons des changements à venir. Organisé par la SAD, nous y découvrons les ensembles les plus proches des aménagements intérieurs des décennies qui vont suivre. C'est la jeune "aile gauche" des décorateurs qui se rassemble ici, pour la première fois (à la droite du pavillon). Dans de petites pièces, on découvre des présentations (relativement) moins ostentatoires que dans le reste de l'Exposition de 1925, ni exagérément précieuses, ni ostensiblement modernes. Certains ensembles sont entrés dans l'histoire. Ce sont évidemment les plus démonstratifs : "Chambre de Madame" d'André Groult, avec ses meubles en galuchat aux formes voluptueuses (MAD), "Bureau-bibliothèque" à la fois viril et architecturé de Pierre Chareau (MAD), "Fumoir" extraordinairement vide et puriste de Francis Jourdain, "Salle de culture physique" des mêmes Jourdain et Chareau, ainsi que le "Hall - jardin d'hivers" de Rob' Mallet-Stevens... Mais il ne faut pas manquer la plus petite des pièces, quasi-anodine, qui annonce avec vingt ans d'avance le style reconstruction. Il s'agit de la chambre de jeune fille d'un petit nouveau, parmi les grands de la SAD, René Gabriel. Son stand est discrètement moderne, si banal à nos yeux contemporains qu'il devient invisible... Personne ne semble le voir, mais il ne faudrait pas oublier que c'est ici, et précisément dans cette chambre, durant ce moment-clef de l'Exposition de 1925, que René Gabriel invente la sobriété nouvelle d'une modernité bientôt démocratique. Ci-dessous, les photographies du portfolio avec les pièces situées dans l'aile de l'Ambassade où sont installés les décorateurs les plus modernes de la SAD (qui vont bientôt fonder l'Union de artistes modernes), dans leur succession, telles qu'elles se présentaient aux yeux des visiteurs de l'époque.

mercredi 8 juin 2016

Georges-Henri Pingusson // maison préfabriquée

projet de l'UAM au Salon d'automne 1946, Décor d'aujourd'hui n°36

La galerie Bouvier-Le Ny (sous-titrée " Mouvement moderne et Reconstruction ") se fait une fierté de présenter, dans son tout nouveau et tout beau local de la rue de Tournon, une chaise de Georges-Henri Pingusson. Les meubles de cet architecte sont rares, ainsi que ses réalisations architecturales. Pour le découvrir, on peut aller sur l’île de la Cité, revoir le Mémorial des martyrs de la déportation qui vient d'être restauré (article d'AMC). Mais il faut aussi connaître sa maison préfabriquée, conçue en 1946, pour l'Union des artistes modernes. La revue Décors d'aujourd'hui en résume le principe : " l'architecte Pingusson. observant qu'en mécanique théorique, la courbe analytique des moments de flexion d'une poutre posée sur deux appuis présentait en deux points de cette courbe, une valeur nulle, a imaginé un système utilisant des poutres préfabriquées en béton réunies en ces deux points par des éclisses en acier [brevet FR 1005213 A]. Les avantages que présente ce système pour la série diversifiée et, partant, pour la reconstruction française, sont immenses ". Elle suit un module carré de 78 cm définissant les caissons du plafond, et des travées de 2,34 mètres de large. Les montants de ciment armé préfabriqués sont placés entre les baies, faits de pièces séparées et facilement transportables, réunies par des éclisses. La maison, ainsi conçue, a été construite l'année suivant derrière le Grand Palais, lors de l’Exposition internationale (Exposition de l'Urbanisme et de l'habitation // 1947), dans un projet réalisé pour le Gouvernement militaire en Sarre, en association avec la Société Silix (Metz) et les Entreprises Sarroises Associées. Les façades sont inclinées, avec " des baies destinées à recevoir le soleil comme une serre " qui évoquent les futures maison Prouvé de Meudon et de Royan (†). La revue indique encore " la volonté d'évidence de la construction ", une intelligibilité qui caractérise cette période, à l'inverse de la société de consommation dont le design d'emballage aura pour seul but de " masquer " la pauvreté du produit au détriment des pauvres gogos-acheteurs (et au bénéfice des riches actionnaires-possesseurs) ! La règle de transparence constructive est également validée dans le mobilier de Pingusson qui mélange modernité et pragmatisme, dans des modèles très architecturés, dont le dessin est simplifié à l'extrême et d'une excellente logique structurelle. Le "plywood" s'impose également, suivant la mode instaurée par les meubles pour sinistrés de René Gabriel, en reprenant les techniques en faveur dans la fabrication des avions...