lundi 20 février 2017

Bauhaus // réception française en 1930



L'exposition du Musée des arts décoratifs sur le Bauhaus prend fin le 26 février 2017 (La Fabrique de l'histoire // France culture). Elle porte sur " l'esprit du Bauhaus ". On y redécouvre le Walter Gropius de 1919 avec, en figure de proue, son mythe du bâtisseur de cathédrale. L'urbaniste-architecte-artiste-enseignant s'est approprié ce rôle en devenant chef d'orchestre de multiples corps de métier. L'exposition montre très bien cette diversité d'approche. Elle est splendide, éblouissante, inépuisable par la diversité de son contenu. Un " utilitariste " aurait toutefois préféré un travail sur la " réception " du Bauhaus plutôt que sur son esprit. Car l'histoire des vainqueurs doit s'écrire sous le regard des perdants, sinon elle n'est plus que de la propagande. En effet, la réception permet de conscientiser le choix des supports et des commentaires en nous indiquant, par répercussion, par l'extériorité même du regard, les " esprits " du temps et du lieu selon " l’œil " d'un individu autre ou d'un groupe ayant des intérêts divergents (un " œil " qui va s'identifier en miroir). En considérant ce principe, on trouve que le Bauhaus millésime 2017 répond trop à l'imaginaire-propagande de 2017 : le démiurge du Bauhaus est excessivement conforme à la vision du design dans notre espace-temps mondialisé, celui où un pseudo-créateur se place devant un écran, procrastine sur la toile et imagine des " choses "; certes, c'est relativement moins creux que le pseudo-consommateur qui " surfe " dans des " trucs " pour les acheter, mais l'un comme l'autre ignorent le " système " de " matérialisation " de ces " choses ". Personne n'y regarde de trop près, chacun préfère se concentrer sur l'acte de créa-consommation en oubliant toute la chaîne qui conduit la " chose " jusque chez soi, de la production à la réception. L'exposition permet donc de comprendre une différence essentielle : au commencement du Bauhaus était une volonté d'abolir la distance création-production-réception. Depuis, nous avons suivi le chemin inverse, beaucoup beaucoup de chemin... Pour le voir, il faut étudier la réception du Bauhaus, constater qu'il est presque ignoré avant 1929. C'est seulement en 1930 qu'il est invité à participer au Salon des Artistes décorateurs pour combler un autre " vide ", celui des membres de l'UAM. C'est la deuxième rencontre franco-germanique après celle 1910 (Deutsche Werkstätten // Salon d'automne). Mais, en 1930, le Bauhaus a lui-même déjà beaucoup changé. Ci-dessous, les illustrations et l'article un peu confus d'André Salmon publié dans Art et décoration. qui décrit ainsi l'Allemagne, " pays où le faux pas d'un passant donne le moins à rire ou pas du tout ." Mais une autre critique est plus incisive et profonde, elle a été découverte par Yvonne Brunhammer en 1990 (cf Art utile // Biblio) : il s'agit d'un texte de Pierre Lavedan publié dans L'Architecture qui évoque la " belle caserne en acier " de M. Gropius avec ses " cellules propres, nettes et engageantes comme le cabinet du dentiste ". J'ai reproduit l'intégralité du texte. Il est parfait, terrible, cinglant, extraordinaire, surtout aujourd'hui où le purisme de l'ultime Bauhaus envahit chaque millimètre et chaque seconde de notre quotidien. Tant de contrition, et ceci sans le moindre besoin de religion ! Pertinentes, aussi, ces phrases sur l'art et l'utile.


Art et décoration, juillet 1930, extrait de la page de couverture

Walter Gropius, présentation d'ensemble, Art et décoration, op. cit., p.14

Walter Gropius - salle de réunion d'une maison de dix étages - meubles édités par ThonetArt et décoration, op. cit., p.18

Walter Gropius - salle de réunion d'une maison de dix étages - meubles édités par ThonetArt et décoration, op. cit., p.19

Walter Gropius - galerie de librairie dans la salle de réunion - meubles édités par ThonetArt et décoration, op. cit., p.20

Marcel Breuer - Appartement d'un Boarding House - bureau de travail - meubles édités par Thonet, Art et décoration, op. cit., p.21

Marcel Breuer - Appartement d'un Boarding House - pièce pour homme - meubles édités par Thonet, Art et décoration, op. cit., p.22

Marcel Breuer - Appartement d'un Boarding House - pièce pour dame - meubles édités par Thonet, Art et décoration, op. cit., p.23

Walter Gropius - salle de culture physique, Art et décoration, op. cit., p.24

Marcel Breuer - Appartement d'un Boarding House - salle de bains et cabinets de toilette, Art et décoration, op. cit., p.24

Marcel Breuer - Appartement d'un Boarding House - cuisine, Art et décoration, op. cit., p.25

Walter Gropius - pont métallique en grille Tezzet permettant d'avoir une vue d'ensemble de l'Exposition, Art et décoration, op. cit., p.26

Vorhoelzer - bureau de poste standardisé de la direction générale des Postes de Munich, Art et décoration, op. cit., p.27

Ustensiles e porcelaine - Modèles standardisés - Vases, plats, service à café, etc., Art et décoration, op. cit., p.30

Marcel Breuer, Luckhardt, Ankel, Schneck - présentation de chaises par Herbert Bayer - meubles édités par Thonet, Art et décoration, op. cit., p.31

Présentation de photos d'architecture par Herbert Bayer, Art et décoration, op. cit., p.32


Exposition du Werbund (Art et décoration, juillet 1930, pp.13-16)
texte d'André Salmon

De l'exposition, si hardie pour l'époque, des artistes munichois au Grand Palais, en 1910, à l'Exposition du Werkbund à Cologne, en 1914, et du Werkbund au Salon de 1930, que de chemin parcouru ! Que de réalisations permises par l'audace tranquille !

Aussi bien, s'il est un pays où l'on est inexcusable de manquer de toutes les audaces, c'est bien l'Allemagne. Pourquoi ? Parce que le public ne se rebelle pas comme le nôtre, au nom d'un certain Goût de manuel, évident ici, plus douteux çà et là. La France est le pays où les risques à quoi entraînent les exemples d'un Picasso sont condamnés au nom des certitudes de nos modistes. L'Allemagne est le pays où le faux pas d'un passant donne le moins à rire ou pas du tout. D'autre part, l'Allemagne est moins encombrée que la France d'exemples magnifiquement écrasants, hors ce que je me hasarderai à définir l'historique-conclu, l'Allemagne dont Goethe date la "renaissance".

Au Werkbund de 1914, à Cologne, les décorateurs allemands présentaient encore des ensembles mobiliers enrichis de toiles françaises. Depuis, il y a eu l'expressionnisme qui vaut ce qu'il vaut mais qui est allemand. Et il y a eu, avec la guerre, la révolution. La guerre? Les officiers d'artillerie qui buvaient de la bière en écoutant les fanfares de Uhlans promenées en bateau sur le Rhin attendaient cette guerre, dans un fauteuil, ne voyant dans l'exposition qu'un parc à attractions. Ils approuvaient le souverain soucieux de représenter, dans un empire privé de goût public, un goût allemand. Ces courtisans bottés se souvenaient des origines munichoises de l'art décoratif allemand et à Munich florissait ce Simplicissimus de Bruno Paul qui avait tant osé contre la caste. Le Kaiser avait chassé Von Tschudi des musées de Berlin; le Kaiser laissait à la province particulariste l'honneur d'emplir ses musées des objets de l'art vivant, Berlin étant d'un désolant académisme ; le Kaiser ordonnait la construction de gares gothiques à moins que de donner la commande de gares Louis XVI, genre Orsay, à de ces architectes français dénonçant en France les hardis constructeurs "inféodés à l'esprit allemand".

En 1930, Munich détrôné, Berlin républicain centralise les énergies. Mais c'est à Dessau que le professeur Gropius a transporté la machine à dispenser les énergies. C'est le "Bauhaus", la Maison des Constructeurs, exactement ce dont ne veulent à aucun prix les artistes libres de notre pays qui retourneront plutôt, demain, à l'Ecole des Beaux-Arts prendre des leçons de technique, de métier, mais qui se refusent à suivre des leçons indicatives d'un esprit tyran. Le professeur Gropius apprend à faire du Gropius au nom de la standardisation. J'indique immédiatement que nos rebelles de France sont souvent les plus soumis du monde. Ils apprennent à imiter mais n'en veulent pas convenir et ne veulent pas qu'on le leur dise.

Les Allemands font des expositions démonstratives. Ils n'ont pas préparé pour les visiteurs de ces chambres où il n'y a plus qu'à venir vivre, ou mourir. Leurs stands sont selon l'esprit du laboratoire. Les Français s'y tromperont et prendront pour d'authentiques cloisons ces feuilles de verre liant simplement des analogies constructives. Les Français tendent à l'individuel. Les Allemande de Gropius aspirent à l'oeuvre anonyme, malgré l'abondance des signatures. Le véritable anonymat c'est celui des gros industriels qui, dès les premières grandes journées munichoises d'antan, prêtèrent aux décorateurs allemands ce concours qu'on continue de marchander en France aux artistes français.

Qu'on nous propose une installation de maison meublée, un bureau d'administration publique ou quelques objets isolés, l'idée dominante dans l'esprit des visiteurs devra être celle de l'objet en série et rendu accessible à tous, ce que l'on n'a pas vu tenter aussi rationnellement en France ; ce qui oblige bien de penser au vieil idéal des esthètes anglais du siècle dernier, ceux qui avaient fait le rêve démocratique d'une beauté parfaite, épurée, proposée à chacun et accessible à tous.

D'un stand à l'autre, la continuité de l'effort est remarquable. Objets de toilette ou de table, instruments de bureau ainsi que le mobilier même, il n'en est pas un seul qui ne puisse trouver place dans un ensemble mobilier de Gropius et il n'en est pas un seul que le voyageur ne puisse trouver, à compter de demain, à quelque vitrine de magasin allemand.

Ainsi les Allemands vont-ils généralement plus hardiment en avant que nous. Toutefois, nous commençons d'être merveilleusement libérés de préjugés de droite ou de gauche. C'est pourquoi la dévotion à la surface nue appelle aujourd'hui des réserves. Le temps de cette nécessité radicale est passé. Libres des tyrannies localisées du décoratif mineur, les artistes cherchant en France osent aujourd'hui la fantaisie de parures adéquates. Le statuaire Zadkine aura été, parallèlement aux travaux de Lipchitz, le premier à produire pour le bâtiment des hauts-reliefs en parfait accord avec la logique de l'architecture rationnelle. Enfin, l'Allemagne qui ne fonde rien sur certaine permanence du goût, nous présente à côté du mobilier le plus rationnel, malgré son horreur néo-académique de l'ornement, de la fantaisie, diverses erreurs romantiques ou romanesques dont les pires sont ces hideux mannequins calligaresques de matière indigente, en outre. D'ailleurs, tout ce qui touche au théâtral est ici complètement manqué et date lourdement.

Il est beaucoup plus intéressant de constater cette volonté de s'emparer de tout, sans le moindre scrupule, si vain en vérité, dans la tenace espérance d'en faire un objet allemand à restituer au monde. C'est la dernière, artistique et pacifique, conception allemande de la paix romaine. Ces magnifiques et souvent heureuses installations de bars populaires sont authentiquement italiennes. Le visa de la succursale de Hambourg ne peut tromper que les ignorants. Peu importe, les Allemands sont bien doués pour en faire quelque chose de tout à fait allemand . Demain ? Bientôt ? Ils n'en ont cure. Les Allemands disent : Nous faisons ceci chez nous, voyez-le, jugez-le, ceci est nôtre et c'est nôtre aujourd'hui. Notre force est dans l'organisation perpétuelle de l'instant. Voyez, chère improvisateurs, à vous en accommoder.

Les plus révolutionnaires des Allemands entretiennent quelque chose de la religiosité dont le premier temple fut l'antique forêt germaine. Il y a, au Grand Palais, un ou deux petits autels de la mécanique bien ahurissante. On pousse un bouton et l'on voit danser dans de la lumière canalisée d'effarantes batteries de cuisine scientifique. N'importe lequel des cabinets de physique du plus pauvre collège de province a donné des émotions plus hautes aux potaches un peu poètes.

Quoi qu'il en soit, l'exposition des décorateurs allemands travaillant, selon la pure loi des vrais artistes, en vue d'établir à la fin l'objet économique de forme noble, le vrai effort qui soit dans le sentiment de l'époque, était nécessaire. Elle a droit à notre sympathie. Nous ne devons pas plus que les Allemands hésiter à prendre ici et là pour faire si possible du national de vente universelle. Mais on se souviendra aussi du radio, peu connu, île Lénine aux communistes italiens d'avant Mussolini : "Camarades, faites une révolution italienne !"

Ceci dit, je voudrais être bien certain que les décorateurs français iront recueillir, en toute humilité, les leçons que Gropius donne si volontiers aux visiteurs attentifs.



Le salon des décorateurs  (L'Architecture, vol. XLIII n°7, pp.229-236)
texte de Pierre Lavedan

Le Salon de la Société des Artistes Décorateurs au Grand Palais - c'est le vingtième - présente cette année un exceptionnel attrait : la section allemande. La Société s'était appauvrie ces temps derniers. Une partie de ses membres, l'élément dit "avancé", a fait sécession. Sous le nom d'Union des Artistes Modernes, ils exposent au Pavillon de Marsan. Pour compenser cette perte de substance, la Société des Artistes Décorateurs s'est adressée à ce qui représente, Outre-Rhin, une tendance équivalente à celle qu'elle perdait, à la Société Deutscher Werkbund. Chassé-croisé non pas d'influence, mais de personnes. Les amis de M. Le Corbusier ne sont pas absents du Grand Palais, seulement ils ont changé de nom ; ils s'appellent Walter Gropius ou Marcel Breuer.

Le grand intérêt de la section allemande n'est pas tant de nous offrir des formes nouvelles que de nous inviter à une révision générale de valeurs : valeurs artistiques et morales, voire sociales. Aux idées sur lesquelles ont vécu jusqu'ici l'art tout entier et l'art français en particulier, disons même la société française, le Deutscher Werkbund propose d'en substituer d'autres. C'est un conflit de théories qu'il faut présenter avant toute description d'objets.

Ces théories, les exposants eux-mêmes les développent au début de leur catalogue. C'est même une des caractéristiques de cet art ; il veut se conformer à une idée abstraite. En France, au contraire, la création vient d'abord la théorie ne sera formulée qu'après, en manière de justification, s'il y a lieu.

Lisons donc ce nouvel Évangile. Il s'offre en versets empruntés aux œuvres didactiques des principaux organisateurs. Malheureusement cette lecture est fort malaisée. Matériellement, d'abord : les caractères trop serrés, très petits et tous pareils, sans majuscules, sans rien qui accroche l’œil, se détachent fort mal, quoique blancs, sur un fond noir opaque ; c'est funèbre et confus, surtout confus. Lecture non moins malaisée à l'esprit qu'à l’œil, car ces formules abstraites et quelque peu métaphysiques effraieront toujours un Latin "moyen", qui n'a pas appris à lire dans la Critique de la Raison pure et qui aime entendre appeler un chat un chat. Les critiques français les mieux disposés ont incriminé la traduction. Comme le texte lui fait vis-à-vis - imprimé en mêmes caractères, mais rouges sur fond blanc - il suffit de s'y reporter pour voir que le traducteur n'a rien obscurci : au contraire.

Je me bornerai à paraphraser les idées principales, au risque de les déformer quelque peu. On peut, me semble-t-il, les ramener à trois. La première est celle de la non-individualité de l'artiste ; la seconde celle du fonctionnalisme de l'art ; la troisième celle du collectivisme de l'art. Je prie le lecteur d'excuser ce que ces termes peuvent avoir de barbare, s'ils réussissent à traduire des notions d'ailleurs fort simples.

a) L'idée généralement admise jusqu'ici, c'est que l'art est oeuvre de création personnelle, que l'oeuvre d'art vaut comme expression d'une individualité. C'est ce que la langue française énonce quand elle parle du tempérament de l'artiste. Autant d'artistes, autant de tempéraments différents, autant d'individualités. Un artiste interprétant le monde suivant les suggestions de son génie, le même objet pourra recevoir de l'art une infinité d'interprétations. Un nu d'Ingres n'est pas un nu de Courbet ; une pomme de Cézanne ne sera pas confondue avec une pomme de Chardin. Même la Danae du Titien copiée par Rubens rend un son différent. Au contraire dans les sciences ; le résultat de la multiplication de 9 par 4 devra toujours être 36. C'est sur ce plan scientifique que les théoriciens allemands nous invitent à passer. Que l'équation personnelle de l'artiste disparaisse, que l'individu s'efface.

Cette première proposition résulte non seulement des textes auxquels je faisais allusion, mais de l'aspect même de la section allemande. Rarement vit-on pareille unité. On ne perçoit aucune note, je ne dirai pas discordante, mais même différente. Dans cet orchestre tous les musiciens jouent du même instrument et exécutent la même mélodie ou plutôt on dirait qu'il n'y a qu'un musicien. Autant les exposants français vont à la bataille en ordre dispersé, autant les Allemands manœuvrent avec la discipline qu'on sait leur être traditionnelle. Mais ici ce n'est pas la soumission à un chef - l'histoire de notre art en offrirait des exemples aussi nets, ne serait-ce que l'exécution de Versailles dirigée par Lebrun - c'est la soumission à une idée. L'inspiration de l'artiste est remplacée par une préoccupation scientifique, "la recherche exacte", nous dit-on.

b) Le sens de cette recherche, c'est la fonction. L'objet d'art ne doit être envisagé qu'au point de vue de sa fonction. "Créer une chose pour qu'elle remplisse bien sa fonction" écrit Gropius. "Un meuble n'a pas de valeur en soi mais par la façon dont on peut l'utiliser", écrit Breuer. Le mot fonction est à la mode. Il se tient en ce moment même à Stockholm une exposition d'architecture fonctionnaliste. Cela revient à dire qu'il n'y a d'art que de l'utile. Le vieux cri romantique de Cyrano : "C'est bien plus beau lorsque c'est inutile", est décidément périmé. Il est à peine besoin d'ajouter que disparaîtra comme inutile au premier chef tout ce qui est décor.

Cette idée avait déjà été longuement développée par M. Le Corbusier. On doit même remarquer que les premiers articles de M. Le Corbusier, dans l'Esprit nouveau, ont été publiés en 1919 et que les Allemands, en tant que théoriciens, font surtout figures de disciples. Mais ne pourrait-on pas dire que les grands raisonneurs classiques français, et Descartes tout le premier, ont énoncé depuis longtemps ce qu'il y a de meilleur dans ces principes ; on l'oublie généralement, parce qu'ils l'ont fait sans intention agressive et sans désir d' "épater le bourgeois".

c) Reste à définir ce qui est utile ou plutôt à faire un choix parmi les besoins à satisfaire : c'est ici la vraie nouveauté. Toutes les "utilités" ne pouvant être satisfaites en même temps, on se préoccupera surtout des besoins collectifs. Ce n'est pas la moindre portée de cette tentative : elle prétend s'accorder à l'évolution sociale, mais l'évolution sociale chacun la prévoit ou la souhaite à son gré. Le Deutscher Werkbund, s'élevant au rôle de prophète, se représente l'humanité de demain comme soumise à des règles strictes d'égalité. Tout devra y être a typifié ou, si l'on préfère un autre barbarisme, "standardisé". Je dis tout non seulement le meuble, mais l'homme. Nos successeurs, peut-être même nos contemporains, si l'évolution est assez rapide, mèneront une existence "standard" qui rappellera beaucoup, est-il besoin de l'ajouter, celle que pas mal d'entre nous ont connue à la caserné.

La caserne de M. Gropius n'est pas un gratte-ciel. Elle n'a que dix étages, mais l'égalité la plus absolue y règne : tous les étages sont mathématiquement superposables dans toutes leurs parties. La construction est d'acier. Chaque locataire a droit à une chambre individuelle (merci). Le règlement de ces détails particularistes a été laissé à M. Breuer. "On a par personne, nous dit-il, une pièce servant pour tous les usages ; on y vit, on y lit, on y prend ses repas, on y dort ; le lit sert de chaise-longue pendant la journée ; homme et femme y vivent indépendants et ensemble : isolés et réunis par l'antichambre, le bain et la cuisine." L'interprétation du dernier membre de phrase est laissée à la volonté de chaque lecteur. A côté de la théorie, la pratique : on nous montre ces cellules propres, nettes et engageantes comme le cabinet du dentiste. Quant à M. Gropius il s'est réservé la satisfaction des besoins collectifs. Elle est assurée dans la caserne par le gymnase commun, la piscine commune, le bar commun, la musique mécanique commune et le cabinet de lecture commun. Je crois avoir suffisamment justifié ce que j'écrivais au début : il ne s'agit pas seulement d'un idéal nouveau d'art, mais d'un idéal de vie nouvelle.

Le jugement qu'on portera sur l'art de MM. Gropius et Breuer dépendra en grande partie de l'attrait qu'exerce sur chacun de nous le genre de vie qu'ils nous réservent. Étendre à toutes les minutes de la journée les règles d'une civilisation mécanisée et industrielle qui ne s'appliquaient jusqu'ici qu'aux heures de travail, c'est supprimer non seulement toute inflexion individuelle, ce qui ne serait rien, mais toute spiritualité, ce qui est grave.

Avouons-le, d'ailleurs : pour ce qui est de la satisfaction des besoins matériels, tout ou presque tout ce qu'on nous présente est parfait. Les meubles sont d'acier : chacun peut s'y asseoir et constater qu'il y est bien assis. Ce n'est pas le Deutscher Werkbund qui commettrait l'erreur grossière de nous scier le dos ou le bras, en les appuyant directement sur des tubes de métal. Une simple courroie solution économique et très suffisamment confortable de ce petit problème. Et si l'on ose s'évader de la notion de fonction pour retomber dans les erreurs désuètes du jugement esthétique, disons timidement que rien ne choque l’œil et que tout cela est même souvent beau à voir. Toutes les fois qu'on peut établir une comparaison précise entre le meuble-métal allemand et l'un des nôtres, elle n'est pas à notre avantage : voyez les tabourets du bar de M. Gropius : ces deux disques reliés par une verticale ont mieux que de la simplicité, de la grâce. J'en connais au contraire de fort lourds à la section française et qui semblent moins des sièges que des appareils d'orthopédie. L'Allemagne a renoncé aux effets de masse, qui firent la renommée, bonne ou mauvaise, du Munichois de 1910; elle s'est affinée ; elle a découvert la ligne.

Dans le domaine de l'activité collective et industrielle, le résultat est prodigieux. Mais on a oublié qu'à côté de ce domaine il y en avait un autre. Au delà du travail il y a le jeu ; au-dessus de la géométrie, la fantaisie. Et n'est-ce pas, bien souvent, à l'inutile que nous tenons le plus. L'humanité ne vit pas seulement de pain. Même quand elle combine des sièges la section allemande aurait tort de croire que l'homme n'est que fesses.

Sur la belle caserne en acier il me semble voir luire cette inscription : la maison sans joie. Ils doivent avoir bien mauvais estomac, ces maris qui mangent seuls dans leur chambre à coucher, pendant que leur femme reste dans la sienne. A moins qu'ils ne s'invitent réciproquement à faire la dînette, ce qui pourrait être charmant ou qu'un règlement intérieur, dans une maison si bien organisée, ne spécifie que les lundi, mercredi et vendredi Monsieur soupera chez Madame et que mardi, jeudi et samedi Madame se rendra chez Monsieur. Dira-t-on que ce sont là des arguments de revuistes et incriminera-t-on la légèreté bien connue des Welches [Gaulois]. - Et les enfants ? Nulle place n'est prévue pour eux dans le home futur. Sans doute, comme en Russie soviétique, l'Etat les a-t-il dès leur naissance affranchis du joug familial. Il ne faut pas de rires, de badinages, de spontanéité parmi les calculateurs et puis, dans la maison de M. Gropius, les pauvres petits n'auraient pas même quelque chose à casser, puisque tout est en acier.

L'idée de fonction, l'effort pour adapter chaque objet à sa fin n'est, au fond, qu'une notion de simple bon sens, à condition de reconnaître qu'il n'y a pas que des fins matérielles et que toute la vie ne peut pas se ramener à des opérations d'arithmétique ou de chimie. Les besoins de l'homme sont infiniment complexes la fantaisie, le décor, l'inutile peuvent devenir d'impérieux besoins. L'Allemand le reconnaît obscurément, puisqu'il a prévu un bar. Dans une existence 'fonctionnaliste", ce bar n'est-il pas un élément parasitaire, presque un décor ? S'il ne s'agit, en effet, que d'introduire dans un organisme humain déshydraté une certaine quantité de liquide, point n'est besoin de faire tant de façons. Mais si l'on admet qu'il n'y a pas seulement, dans le fait de boire ou de manger, la satisfaction d'un besoin physiologique, pourquoi ne pas aller plus loin ? Le monde où l'on avait prétendu nous enfermer craque de toutes parts.

La disposition du Salon des Artistes Décorateurs est telle qu'il faut avoir traversé toute la section française pour arriver à la section allemande. L'une des deux doit servir de repoussoir à l'autre ; mais quelle est celle qui repousse ? Ce qui est sûr, c'est qu'en revenant sur ses pas, après avoir écouté la leçon du Werkbund, on y ne revoit plus les stands français du même œil qu'on les avait vus à l'aller. Certains y perdent ; d'autres y gagnent. Parfois l'impression est celle d'un lecteur qui tomberait, au sortir de quelques pages claires et nettes de Voltaire, dans le tarabiscotage prétentieux des pires disciples des Goncourt. Ne nommons personne pour ne contrister personne. Mais parfois aussi on se sent comme le visiteur qui remonte de la chambre des machines d'un paquebot ; sans doute il a admiré dans le bruit et l'odeur des huiles la course luisante des pistons, mais maintenant il est à l'air libre, il s'étend sur une chaise-longue, il regarde le ciel.

Que de grâce charmante dans tous ces menus objets de verre, de cuir, d'argent dont la section française est pleine. Ils ne servent à rien. Tant mieux. Que nous sommes heureux de voir enfin quelque chose d'inutile. Il est temps pour tout. La machine a du bon puisqu'elle nous fait avancer, mais ce soir nous voulons nous laisser aller à la douceur de vivre. [...]