mardi 14 mars 2017

Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé


Après la période glorieuse qui suivit l'Exposition de 1925, reprenons l'histoire des Galeries Barbès pour rejoindre l'époque de la Reconstruction. Il faut d'abord constater que, du milieu des années 1930 à la fin des années 1940, la couverture des catalogues montre notre "bonhomme Ambois" installé confortablement dans un large fauteuil. Ce choix marketing évoque une orientation vers une idée normative du confort. Le "style Barbès" s'est trouvé. Pour d'aucuns, il se serait plutôt perdu dans une option qui va ringardiser la marque, avant de provoquer sa perte. Une étude statistique montre que les recettes habituelles s'épuisent graduellement. Les meubles historiques, qui représentaient encore les deux tiers des offres en 1926, disparaissent. Les reliquats de l'Art nouveau subissent le même sort. Le Rustique résiste un peu mieux et occupe cinq pages parmi les quarante que comprend, par exemple, le catalogue de 1949. Indatable, par conséquent indémodable et rassurant, le rustique est voué au succès dans les moments de bouleversement... Quant à l'espace libéré par ces grandes extinctions, il est occupé par des styles dits "modernes". Durant l'Entre-deux-guerres, il s'agit principalement du style 1925 et de ses variantes tardives (cf. Galerie Barbès [1/2] // dictionnaire des styles) proches des formules inventées par les grands artistes décorateurs. Par la suite, cet "Art déco" se singularise, avec des lignes exagérément déployée dans une "modernité" auto-revendiquée, mais qui ne l'est plus du tout... Et c'est là le second bouleversement enregistré par les Galeries Barbès : après avoir introduit en 1925 les styles contemporains dans les productions populaires, ce grand magasin va déployer à partir de 1935 une ligne esthétique singulière pleinement adaptée à son public. Il s'agit du "moderne bombé", où la "modernité" semble bomber le torse et se couvrir de tatouages...

Alors que les décorateurs de la reconstruction se battent pour mettre en avant un rationalisme strict, la majorité s'est lassée des modèles rigides imposés depuis des décennies. Les artistes décorateurs subissent eux aussi ce genre d'exigence de la part de leurs clients riches et capricieux, ce qui les conduit à inventer un "style 1940" en s'appuyant sur une débauche de matériaux inattendus et de prouesses artisanales. Quant aux architectes, ils trouvent une solution alternative, plus radicale et moins dispendieuse, en se réfugiant dans le "style paquebot" puis en revenant vers le rationalisme rustique sous l'Occupation. Reste la question du meuble industriel, quels choix possibles ? Les galeries Barbès trouvent une solution adaptée à leurs moyens de production en inventant cet incroyable "moderne bombé", hybride entre les rondeurs sèches de l'architecture "paquebot" et les courbes organiques du "style 1940". Au milieu des années 1930, ces mutants se reproduisent à grande vitesse et envahissent toutes les boutiques dans les années 1950, aux côtés des dossiers à "moustache", des pieds "galbés" et des lampes "globes"... Il s'agit plutôt d'une "gamme" que d'un "style", car il n'est plus question de "mode", seulement de cible commerciale... La confusion règne. Revenons aux statistiques pour montrer comment se caractérise ce principe de gamme. En 1956, le "moderne bombé" est au sommet de la tendance, mais il faut comparer les catalogues de différents magasins pour voir un gradient s'établir en fonction de la clientèle recherchée. L'orientation la plus populaire est celle de Crozatier (70% de bombé), puis vient Barbès (60%), ensuite Lévitan (30%) qui s'affirme plus contemporain, plus cher et plus chic... Au sommet de cette pyramide allant du peuple vers l'élite, la marque "Au Bucheron", qui bénéficie d'une réputation de luxe et de qualité grâce à son décorateur attitré, Michel Dufet ; on y trouve 20% de "moderne bombé" mais aucun ornement, juste quelques meubles plaqués, plutôt "cubistes" que véritablement "galbés"...

Analysons maintenant en détails ce "moderne bombé" dans le catalogue Barbès daté de 1949. Suite logique du "moderne" de 1925, deux techniques constructives prédominent au sein des meubles de rangement, qu'il s'agisse de buffets ou d'armoires. Plus proche des formes "paquebot", la première méthode utilise le contreplaqués et les placages, le plus souvent en noyer ou dans des bois exotiques sombres. Les volumes sont purs avec des courbes très généreuses, librement déployées depuis le cubisme des années 1930. Les galbes sont parfois discrets et réguliers, permettant de retrouver une origine esthétique dans le streamlining des paquebots transatlantiques. Toutefois, le plus souvent, ces courbes sont exagérées à l'extrêmes, en vagues ou en sinuosités plus ou moins amplifiées. On est alors très loin du prétexte rationnel de l'aérodynamisme, l'inspiration semble plus proche des décorateurs qui se revendiqueront du surréalisme. La seconde "gamme" se situe dans la continuité du "style 1925" et reprend la construction en bois massif, avec des planches de chêne accolées les unes aux autres, à la manière d'un parquet, par des assemblages en rainures et languettes. Les motifs sont alors sculptés dans la masse du bois, laissant ou non apparaître les jointures de chaque planches dont le profil est plus ou moins convexe ou concave. Dans ces deux variantes du "moderne bombé", les ornements peuvent être présents. Les végétaux servent toujours de motifs, mais ils ne sont plus "géométrisés". Au contraire, les dessins apparaissent exagérément déliés dans des accumulations qui s'étalent sur une part importante de la surface du meuble. Difficile de savoir exactement qui a inventé cette formule graphique, probablement un dessinateur des galeries Barbès car la marque va pleinement bénéficier de son succès commercial. Les premières apparitions se font en 1934 et ce genre de meubles va envahir tous les intérieurs modestes jusqu'aux années 1960 (appartement témoin de Suresnes)... Ils résument à eux-seuls trois décennies de mobilier social ! Sans oublier leur seconde vie, aujourd'hui même, chinés dans les Emmaüs et repeints par les amateurs de Home staging.

Ne nous moquons pas, analysons plutôt. Signalons que ces méchants jugements remontent loin dans le temps. En 1933, la critique s'exaspère déjà au Salon des arts ménagers devant ces ensembles "répondant aux goûts des amateurs de TSF qui accueillent leur publicité bruyante, mais ces meubles, est-il besoin de le remarquer, n'ont aucune chance de figurer au cours des siècles futurs dans des rétrospectives" (cité par Rouaud, 1989, p.239). En contradiction avec le succès de ce "style Barbès", la critique reste généralement dans un silence réprobateur. Ce monstre de l'ameublement ne gagne jamais le cœur des élites, pas le moindre article dans une revue de décoration. La situation ne s'améliore pas lorsque la marque affirme son identité stylistique dans cet étrange pseudo-moderne. On peut soupçonner un certain mépris social, appuyé par les intérêts d'un artisanat traditionnel qui refuse de renoncer à ses marges habituelles. Il faut y ajouter de la jalousie, celle que provoque inévitablement la réussite, plus particulièrement lorsque l'on sait que le fondateur des Galeries Barbès ne cache pas sa judaïté. Des attaques récurrentes sur sa "malhonnêteté" justifieront d'ailleurs des tentatives de fermeture pendant l'Occupation, qui échoueront mais n’empêcheront pas une "aryanisation" de la direction... Pourquoi le silence se prolonge-t-il après la Libération ? Probablement parce qu'un nouveau préjugé arrive : faisant suite au mépris social, à la jalousie et à l'antisémitisme vient le rejet générationnel. Barbès représente, plus que toutes les autres marques, le symbole de l'Avant-Guerre et des intérieurs prolétaires. Ils ont tout pour rebuter les jeunes générations qui bénéficient d'une meilleure situation, qui a les moyens de se procurer des meubles plus modernistes, plus chics, plus pratiques. On trouve les traces de ce dédain dans quelques romans oubliés où l'expression "style Barbès" fait son apparition afin de désigner la ringardise et le mauvais goût. L'image persiste chez les ensembliers du cinéma. Dans les séries policières, la présence d'un buffet moderne bombé indique toujours la misère intellectuelle et financière des habitants. Plus récemment, il faut admirer la loge de la concierge Madeleine Wallace dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain (2001) qui se présente comme le plus beau chef d'oeuvre du "style barbès" ! Ci-dessous, la reproduction intégrale du catalogue de 1949 (40 pages seulement...).






couvertures des catalogues Galeries Barbès, 1933, 1935 et 1949