dimanche 26 février 2017

M. Martin-Dupuis // Bibliothèques MD 1925



Chacun connaît les " bibliothèques MD ", bien qu'on leur reproche souvent une esthétique " Art déco " jugée tardive car certains se souviennent de leur mode à la fin des années 1960. Toutefois, il faut se renseigner plus avant et approfondir la question car cette entreprise existe depuis très longtemps et perdure jusqu'en 2006. Surprise ! L'histoire de ces " éléments " précède même celle des " casiers " de Le Corbusier. Bien qu'il ne s'agisse que de bibliothèque, le principe en est le même : " extensibles ", " transformables ", mais " toujours élégants ". C'est un libraire-éditeur, Monsieur Martin-Dupuis, qui invente ces casiers chics vers 1920. Et le modèle ne va pas bouger durant quatre-vingts ans. En fouillant un peu, il est aisé de retrouver les publicités que ce libraire hors du commun diffuse en abondance dans les revues littéraires à partir de 1925. On en apprend un peu plus sur ce personnage original lors d'une déclaration de faillite publiée dans les journaux en 1931 : "Jugement du Tribunal de Commerce de la Seine (12 juin) : M. Martin-Dupuis (dit François Martin, dit encore Jean-François ou Jean-Louis Martin-Dupuis), libraire-éditeur, fabrication et vente de bibliothèques M. D., à Paris, 9, rue de Villersexel, ayant bureaux même ville, 6, boulevard Sébastopol, avec magasin et dépôt, 23, rue Albert, et fabrique à Saint-Maur-les-Fossés (Seine), avenue des Sapines, 9, exploitant en outre, 17, rue Pascal, une agence d'affaires dénommée Caisse centrale de recouvrements et d'escompte, demeurant, à Paris, 28, rue de Tolbiac." (Le Temps, 15 juin 1931, p.3). L'homme a plusieurs noms, plusieurs métiers. Il est l'un de ces hyperactifs que la Grande Dépression va faucher. Et l'on imagine la tragédie, les factures impayées, la faillite et le rachat de l'entreprise par un nouvel investisseur... Il y a là sans aucun doute un bon sujet à roman d'aventure, pour un voyage dans les Années folles. Surtout si l'on regarde son principal succès d'éditeur : L'amour et l'esprit gaulois, un ouvrage richement illustré en quatre volumes reliés, publiés entre 1927 et 1928. L'atteinte aux bonnes mœurs et la faillite ne ralentissent cependant pas l'entreprise MD qui continue de vivre après avoir ainsi échappé aux mains de son fondateur. Les publicités inondent toujours les journaux, revues et magazines. Mais les repreneurs sont à leur tour victimes de l'histoire, probablement plus tragiquement encore car l'entreprise est abandonnée sous l'Occupation. Puis elle réapparaît en 1948. C'est alors que l'on retrouve les éléments de M. Martin-Dupuis dans des ensembles de Pierre Cruège. Celui-ci s'investit dans l'entreprise comme le montre un brevet à son nom, de 1962, pour une machine permettant de fabriquer plus efficacement des "éléments mobiliers". Ci-après, le premier catalogue MD, illustré dans le plus pur "style 1925", suivi par une grille tarifaire datée de 1930.

lundi 20 février 2017

Bauhaus // réception française en 1930



L'exposition du Musée des arts décoratifs sur le Bauhaus prend fin le 26 février 2017 (La Fabrique de l'histoire // France culture). Elle porte sur " l'esprit du Bauhaus ". On y redécouvre le Walter Gropius de 1919 avec, en figure de proue, son mythe du bâtisseur de cathédrale. L'urbaniste-architecte-artiste-enseignant s'est approprié ce rôle en devenant chef d'orchestre de multiples corps de métier. L'exposition montre très bien cette diversité d'approche. Elle est splendide, éblouissante, inépuisable par la diversité de son contenu. Un " utilitariste " aurait toutefois préféré un travail sur la " réception " du Bauhaus plutôt que sur son esprit. Car l'histoire des vainqueurs doit s'écrire sous le regard des perdants, sinon elle n'est plus que de la propagande. En effet, la réception permet de conscientiser le choix des supports et des commentaires en nous indiquant, par répercussion, par l'extériorité même du regard, les " esprits " du temps et du lieu selon " l’œil " d'un individu autre ou d'un groupe ayant des intérêts divergents (un " œil " qui va s'identifier en miroir). En considérant ce principe, on trouve que le Bauhaus millésime 2017 répond trop à l'imaginaire-propagande de 2017 : le démiurge du Bauhaus est excessivement conforme à la vision du design dans notre espace-temps mondialisé, celui où un pseudo-créateur se place devant un écran, procrastine sur la toile et imagine des " choses "; certes, c'est relativement moins creux que le pseudo-consommateur qui " surfe " dans des " trucs " pour les acheter, mais l'un comme l'autre ignorent le " système " de " matérialisation " de ces " choses ". Personne n'y regarde de trop près, chacun préfère se concentrer sur l'acte de créa-consommation en oubliant toute la chaîne qui conduit la " chose " jusque chez soi, de la production à la réception. L'exposition permet donc de comprendre une différence essentielle : au commencement du Bauhaus était une volonté d'abolir la distance création-production-réception. Depuis, nous avons suivi le chemin inverse, beaucoup beaucoup de chemin... Pour le voir, il faut étudier la réception du Bauhaus, constater qu'il est presque ignoré avant 1929. C'est seulement en 1930 qu'il est invité à participer au Salon des Artistes décorateurs pour combler un autre " vide ", celui des membres de l'UAM. C'est la deuxième rencontre franco-germanique après celle 1910 (Deutsche Werkstätten // Salon d'automne). Mais, en 1930, le Bauhaus a lui-même déjà beaucoup changé. Ci-dessous, les illustrations et l'article un peu confus d'André Salmon publié dans Art et décoration. qui décrit ainsi l'Allemagne, " pays où le faux pas d'un passant donne le moins à rire ou pas du tout ." Mais une autre critique est plus incisive et profonde, elle a été découverte par Yvonne Brunhammer en 1990 (cf Art utile // Biblio) : il s'agit d'un texte de Pierre Lavedan publié dans L'Architecture qui évoque la " belle caserne en acier " de M. Gropius avec ses " cellules propres, nettes et engageantes comme le cabinet du dentiste ". J'ai reproduit l'intégralité du texte. Il est parfait, terrible, cinglant, extraordinaire, surtout aujourd'hui où le purisme de l'ultime Bauhaus envahit chaque millimètre et chaque seconde de notre quotidien. Tant de contrition, et ceci sans le moindre besoin de religion ! Pertinentes, aussi, ces phrases sur l'art et l'utile.