jeudi 15 février 2018

Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs



La médiacratie est un univers étrange : un petit rien sur internet peut vite devenir un grand quelque-chose dans notre quotidien. Tout est susceptible de faire boule de neige. Dans le tourbillon des effets papillons, on ne parvient plus à distinguer le simple cavalier de celui qui officie en tête. On peut être une victime innocente en croyant  manœuvrer en initié, ou l'inverse. On peut se prétendre historien et se découvrir ignorant dans son propre domaine, lorsque surgit une affaire sur le devant de la scène sans que vous en ayez jamais entendu parler. Ainsi, un jour parmi tant d'autres, quelqu'un nous parle du célèbre buffet " Mado "... Et l'on se retrouve pétrifié face à l'inconnu. Comme toujours dans ce cas, on utilise le système de défense de tout ignorant à l'âge du numérique, pour celui qui ne peux pas immédiatement regarder la réponse sur son portable (au risque de se discréditer). On glisse discrètement hors du sujet, on extrapole un peu... Puis on généralise juste ce qu'il faut pour faire parler, tout en acquiesçant d'un air savant... Une fois seul chez soi, doté de ces informations et loin des regards inquisiteurs, on se précipite sur internet pour vérifier. Là, c'est le drame : à l'évidence, tout le monde connait ! Deux possibilités s'offrent donc : soit on répète l'évidence, soit on va plus loin. Que découvre-t-on dans ce second cas ? Certes, l'objet existe bien. On l'a vu dans tous les foyers. Il a été vendu en masse. On le connait chez Mémé. Il nous est aussi familier que le nom " Mado ". Pourtant, de ce côté, rien n’apparaît. Pas de " Mado "... On re-fouille mieux, jusque dans les moindres recoins de l'inévitable revue Arts Ménagers. Alors ? Déception ! Pas un mot, pas un nom, le grand vide, le vaste néant ! Pas le moindre Mado en vue. On parle simplement d'un "buffet de cuisine moderne". Eureka ! Buffet moderne = Buffet Mado, nom tiré d'un souvenir d'enfance, relayé par les internautes (LéBo-L'Mado-À-Mémé). On cherchera le bébé coupable plus tard...

Avant d'en venir au nom, voyons pour l'instant l'histoire de la chose : le buffet de cuisine moderne. Finissons-en une bonne fois pour toute avec les datations approximatives. Il n'y a rien de comparable dans les années 1930, ni véritablement dans la décennie suivante. La première touche arrive en 1949. Alors que nous assistons à l'explosion du " moderne bombé " (et tatoué) avec le buffet deux corps dans la salle à manger, apparaît une première version de ce meuble de cuisine populaire en bois blanc, en dernière page du catalogue des Galeries Barbès (voir Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé). Exactement au même moment, surgit son jumeau chez Lévitan, un peu plus rude - disons que c'est le deuxième de la famille et qu'il lui faut jouer des coudes. Cette page du catalogue Lévitan est plus intéressante car il s'y livre un combat entre la " cuisine moderne en bois blanc " avec son prototype de buffet dit " Mado " (pas cher) et la " cuisine par éléments " que propose Marcel Gascoin sous la marque Coméra (pour le même prix, ou presque). Quant on sait que René Gabriel invente le meuble moderne en bois blanc vers 1935, on peut commencer à réfléchir en historien sur cette tardive mise en concurrence. Enfin, pour les amateurs, on peut noter que le catalogue Lévitan signale une table et une chaise également éditées par Coméra, sans donner d'image, dommage ! Oublions ces affaires de spécialistes, car ce qui nous importe vraiment, c'est le " buffet de cuisine ". Il est bien là, dans ces catalogues, un peu renflé dans les coins, avec sa huche à pain pour les baguettes, ses petites vitrines dans la partie haute, laqué d'un blanc immaculé comme l'aurait voulu le grand Ripolineur (qui justifie l'appellation moderne). Les vitres peuvent être floues, mais elles ne sont pas encore gravées. Il faut avancer un peu dans le temps pour découvrir ce genre de détails. Dès 1953, un magasin de Rouen faisant de la vente à domicile, bien-nommé ' Le Meuble pour tous ", dispose déjà d'un énorme stock en catalogue. On peut ensuite revérifier chez Lévitan, la même année, la suivante, et encore la suivante, ils y sont ! Mais la mode passe, et certains sont déjà vendus à prix " sacrifié ". C'est ainsi qu'ils disparaissent avant la fin des années 1950. Un dernier mot, pour en finir avec les vieilles rumeurs, ils n'ont jamais été faits sur-mesure : il s'en vendait seulement une multitude de variétés.

Mais revenons-en à la vraie rumeur du net. Aujourd'hui, il n'est plus un seul site déco qui ne se vante d'avoir poncé son " Mado " pour le repeindre en vert anis, jaune citron, bleu métal, noir acier, gris taupe, puis calligraphié, peinturluré, hachuré,... Comme s'il fallait passer sa rage contre la blanche modernité ! Mais comment ce nom, Mado, est-il arrivé chez tout le monde sans que personne ne le voit entrer ? Pour le savoir, il faut cette fois fouiller sur internet et s'aider de l'option " date de préférence ". On découvre la première occurrence du buffet " Mado " en mars 2009, il y a maintenant presque dix ans. C'est sur un blog de jeunes parents bricoleurs nommé Alabaraque. Tout y est, au grand complet : la fausse date 1930, la fausse marque Mado, le je-l'ai-chiné pour 15 euros (est-ce vrai ?), le je-vais-le-poncer, le je-vais-ensuite... L'auteur est probablement l'inventeur de ce formidable concept rétro-vintage, peut-être même le créateur du nom " Mado ", à la tête de la cavalerie. Il fait mouche car son buffet va désormais en voir de toutes les couleurs... Deux apparitions en 2010, puis huit en 2011, déjà treize en 2012, mais l'on est toujours dans le pic d’initiés. On passe à vingt-neuf en 2013 avec une internationalisation grâce à la remarque suivante, inscrite dans les commentaires by an expert : " The 50´s cabinet is called a “Buffet Mado” it was very common in France in the 50´s and you can still buy some very cheap, sometimes less than 100 euros "(apartmentapothecary.com). Bien que la datation soit déjà mieux sentie, on remarque surtout le changement de prix, et la qualité d'un placement international dans du Mado. Alors même que toutes les places boursières s'effondrent, les Mado passent de 15 à 100 euros. Ensuite, c'est parti pour le succès  cinq pages de réponses par an en moyenne.... Aujourd'hui même, sur le Boncoin (qui fait autorité en matière d'expertise), il y a 282 " Mado " à vendre dans la rubrique mobilier. Attention, son prix atteint désormais les 300 euros, jusqu'à 500 euros pour les plus beaux. Et dire qu'il n'existe pas ! Depuis 2009, on peut parler d'une véritable affaire Mado. Alors n'hésitons pas à notre tour, soyons créatifs et affirmons que le " vrai Madot " prend un " t " ! Créons l'image qui correspond, voyons combien lisent et combien regardent seulement les photos, puis calculons le temps qu'il faut à ce Madot imagé pour qu'il prenne bien son " t " comme sur le photomontage. Quoi qu'en regardant mieux, je me demande si ce n'est pas un " f ", à la fin ?