mercredi 28 février 2018

Buffet de cuisine // Origines 1913-1937

Peter Behrens, buffet de cuisine, décembre 1913, pp.450, via digi.ub.uni-heidelberg.de 

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Creusons les origines du buffet de cuisine (cf. Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs). Dès 1902, alors que la fluidité exagérée de l'Art nouveau commence à montrer ses limites, Eugène Grasset évoque la simplicité du buffet de cuisine dans Art et décoration lors de la remise d'un prix en ces termes : "Ceci est une observation des plus importantes et qui devrait faire rejeter en principe tout dessin de meuble où on ne les verrait pas, je veux parler des joints d'assemblage. Dans le projet qui nous occupe on n'en voit pas trace, et le tout a l'aspect d'un meuble en bois liquide coulé dans un moule. C'est grâce à ce défaut qu'on voit de nos jours se commettre tant d'insanités en menuiserie, alors qu'il est si facile, en regardant un buffet de cuisine en bois blanc, de se rendre compte de la nécessité de la construction obligatoire. D'ailleurs qu‘on le veuille ou non, cette construction se révèle toujours avec le temps ; il vaut donc bien mieux l‘accuser tout de suite franchement". Perret n'a pas encore inventé l'Ossaturisme que nos meubliers constatent la nécessité de faire transparaître la structure ! C'est ainsi que le début du meuble "moderne", c'est à dire rationnel, architecturé et sans ornement, s'assimile déjà à la pauvreté du "mobilier de cuisine", avant même d'être soupçonné de collaboration avec l'ennemi allemand. Et le rapprochement n'est pas faux ! Preuve en est, ce buffet de cuisine présenté en 1913 par Peter Behrens - époque où celui-ci invente le design industriel... La chose n'est ni récente, ni inintéressante. Il faut donc aller voir de plus près cette histoire en Allemagne. De fait, le modèle de Behrens n'est pas le plus avancé. C'est une femme, Kate Kuhn, qui le découvre au même moment et le présente dans une "cuisine de Munich". Il y a les niches, les vitres, et nombre de petites portes et de tiroirs. On peut ensuite remarquer la "cuisine de Budapest" présentée en 1916 par l'architecte-enseignant hongrois Dénes Györgyi - dont on compare la production aux modèles de la sécession viennoise de Josef Hoffmann. Ceci n'est pas faux et cela continue d'ancrer notre banal buffet de cuisine dans une épopée prestigieuse. L'histoire se poursuit avec la "cuisine de Berlin", créée par un certain W. Henß en 1923, mais le personnage semble oublié... On peut cependant apprécier les chaises et la table qui se rapprochent de plus en plus d'une modernité en devenir et des normes futures du design.

Toutefois, la distance est encore grande entre ces vieux meubles de cuisine et le modèle recherché, c'est à dire le "buffet Madot". Par contre, en 1937, un buffet beaucoup plus proche apparaît une nouvelle fois en Allemagne. Il est en bois poncé, laqué blanc, avec ses petites niches, ses mini-fenêtres, ses verres dépolis, ses justes proportions, et ses innombrables variantes. Les formes s’expliquent car le bois poncé, les angles adoucis et le laquage blanc imitent l'effet du métal laqué - trop coûteux et trop précieux alors que le pays est en plein réarmement. Suivant les indications en légende, ce mobilier de cuisine a été conçu par un certain Bruno Springer, à partir d'éléments standardisés réalisés par une coopérative berlinoiseN'oublions pas que ce Berlin est celui où Hitler vient d'accueillir les Jeux olympiques (août 1936) et n'a pas encore ordonné le pogrom de la Nuit de Cristal (qui aura lieu les 9 et 10 novembre 1938). Le dictateur semble faire un effort sur lui-même pour contrôler sa folie meurtrière afin de convaincre le monde de la grandeur germanique... Cela marche, car c'est précisément ce modèle qui va être réadapté à l'usage du Français moyen, grâce à un esprit ingénieux qui ajoutera, dix ou douze ans plus tard, la huche à pain au format de notre baguette universellement connue, redonnant ainsi un peu de joie et de bonne humeur à cet objet véritablement, tragiquement, douloureusement, furieusement, "moderne"... Revenons en Allemagne. Le buffet perd ensuite ses fenêtres et sa complexité, dans une version industrielle et populaire, toujours produite à Berlin, qui est présentée dans une maison témoin à Warndt, en 1941. C'est ainsi que s'achève cette histoire. Passons à la morale. Le modèle de 1937 avait encore l'air dépassé. Il fait "vintage", comme on dit actuellement. Mais celui de 1941 reste pleinement contemporain. C'est ce qui devrait nous agiter. On peut soit affirmer que la modernité du meuble populaire s'est arrêtée à cette date, soit que le simplisme populiste et neutre de 1941 est aussi celui du rationalisme financier d'aujourd'hui. Troisième hypothèse, cette période sombre a aussi inventée le design et il fvaudrait peut-être mieux assumer le poids de cet héritage plutôt que de s'enfermer dans le déni. Quoiqu'il en soit, on préférerait que notre "Madot" ait existé. Parfois,  il est préférable d'en rester aux rumeurs et aux mythes...

Note : la mise en ligne de tous les numéros de la célèbre revue Innen-Dekoration, d'où proviennent les illustrations, a été réalisée par l'université d'Heidelberg (digi.ub.uni-heidelberg.de). Les images sont de qualité, contrairement à celles que produisent d'autres institutions...

jeudi 15 février 2018

Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs



La médiacratie est un univers étrange : un petit rien sur internet peut vite devenir un grand quelque-chose dans notre quotidien. Tout est susceptible de faire boule de neige. Dans le tourbillon des effets papillons, on ne parvient plus à distinguer le simple cavalier de celui qui officie en tête. On peut être une victime innocente en croyant  manœuvrer en initié, ou l'inverse. On peut se prétendre historien et se découvrir ignorant dans son propre domaine, lorsque surgit une affaire sur le devant de la scène sans que vous en ayez jamais entendu parler. Ainsi, un jour parmi tant d'autres, quelqu'un nous parle du célèbre buffet " Mado "... Et l'on se retrouve pétrifié face à l'inconnu. Comme toujours dans ce cas, on utilise le système de défense de tout ignorant à l'âge du numérique, pour celui qui ne peux pas immédiatement regarder la réponse sur son portable (au risque de se discréditer). On glisse discrètement hors du sujet, on extrapole un peu... Puis on généralise juste ce qu'il faut pour faire parler, tout en acquiesçant d'un air savant... Une fois seul chez soi, doté de ces informations et loin des regards inquisiteurs, on se précipite sur internet pour vérifier. Là, c'est le drame : à l'évidence, tout le monde connait ! Deux possibilités s'offrent donc : soit on répète l'évidence, soit on va plus loin. Que découvre-t-on dans ce second cas ? Certes, l'objet existe bien. On l'a vu dans tous les foyers. Il a été vendu en masse. On le connait chez Mémé. Il nous est aussi familier que le nom " Mado ". Pourtant, de ce côté, rien n’apparaît. Pas de " Mado "... On re-fouille mieux, jusque dans les moindres recoins de l'inévitable revue Arts Ménagers. Alors ? Déception ! Pas un mot, pas un nom, le grand vide, le vaste néant ! Pas le moindre Mado en vue. On parle simplement d'un "buffet de cuisine moderne". Eureka ! Buffet moderne, Buffet Mado, surtout si la petite dernière se nomme Marie-Dominique, prénom à la mode entre 1950 et 1960... Voici un nom tiré d'un souvenir d'enfance, relayé par les internautes (LéBo-L'Mado-À-Mémé). On cherchera le bébé coupable plus tard...

Avant d'en venir au nom, voyons pour l'instant l'histoire de la chose : le buffet de cuisine moderne. Finissons-en une bonne fois pour toute avec les datations approximatives. Il n'y a rien de comparable dans les années 1930, ni véritablement dans la décennie suivante. La première touche arrive en 1949. Alors que nous assistons à l'explosion du " moderne bombé " (et tatoué) avec le buffet deux corps dans la salle à manger, apparaît une première version de ce meuble de cuisine populaire en bois blanc, en dernière page du catalogue des Galeries Barbès (voir Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé). Exactement au même moment, surgit son jumeau chez Lévitan, un peu plus rude - disons que c'est le deuxième de la famille et qu'il lui faut jouer des coudes. Cette page du catalogue Lévitan est plus intéressante car il s'y livre un combat entre la " cuisine moderne en bois blanc " avec son prototype de buffet dit " Mado " (pas cher) et la " cuisine par éléments " que propose Marcel Gascoin sous la marque Coméra (pour le même prix, ou presque). Quant on sait que René Gabriel invente le meuble moderne en bois blanc vers 1935, on peut commencer à réfléchir en historien sur cette tardive mise en concurrence. Enfin, pour les amateurs, on peut noter que le catalogue Lévitan signale une table et une chaise également éditées par Coméra, sans donner d'image, dommage ! Oublions ces affaires de spécialistes, car ce qui nous importe vraiment, c'est le " buffet de cuisine ". Il est bien là, dans ces catalogues, un peu renflé dans les coins, avec sa huche à pain pour les baguettes, ses petites vitrines dans la partie haute, laqué d'un blanc immaculé comme l'aurait voulu le grand Ripolineur (qui justifie l'appellation moderne). Les vitres peuvent être floues, mais elles ne sont pas encore gravées. Il faut avancer un peu dans le temps pour découvrir ce genre de détails. Dès 1953, un magasin de Rouen faisant de la vente à domicile, bien-nommé ' Le Meuble pour tous ", dispose déjà d'un énorme stock en catalogue. On peut ensuite revérifier chez Lévitan, la même année, la suivante, et encore la suivante, ils y sont ! Mais la mode passe, et certains sont déjà vendus à prix " sacrifié ". C'est ainsi qu'ils disparaissent avant la fin des années 1950. Un dernier mot, pour en finir avec les vieilles rumeurs, ils n'ont jamais été faits sur-mesure : il s'en vendait seulement une multitude de variétés.

Mais revenons-en à la vraie rumeur du net. Aujourd'hui, il n'est plus un seul site déco qui ne se vante d'avoir poncé son " Mado " pour le repeindre en vert anis, jaune citron, bleu métal, noir acier, gris taupe, puis calligraphié, peinturluré, hachuré,... Comme s'il fallait passer sa rage contre la blanche modernité ! Mais comment ce nom, Mado, est-il arrivé chez tout le monde sans que personne ne le voit entrer ? Pour le savoir, il faut cette fois fouiller sur internet et s'aider de l'option " date de préférence ". On découvre la première occurrence du buffet " Mado " en mars 2009, il y a maintenant presque dix ans. C'est sur un blog de jeunes parents bricoleurs nommé Alabaraque. Tout y est, au grand complet : la fausse date 1930, la fausse marque Mado, le je-l'ai-chiné pour 15 euros (est-ce vrai ?), le je-vais-le-poncer, le je-vais-ensuite... L'auteur est probablement l'inventeur de ce formidable concept rétro-vintage, peut-être même le créateur du nom " Mado ", à la tête de la cavalerie. Il fait mouche car son buffet va désormais en voir de toutes les couleurs... Deux apparitions en 2010, puis huit en 2011, déjà treize en 2012, mais l'on est toujours dans le pic d’initiés. On passe à vingt-neuf en 2013 avec une internationalisation grâce à la remarque suivante, inscrite dans les commentaires by an expert : " The 50´s cabinet is called a “Buffet Mado” it was very common in France in the 50´s and you can still buy some very cheap, sometimes less than 100 euros "(apartmentapothecary.com). Bien que la datation soit déjà mieux sentie, on remarque surtout le changement de prix, et la qualité d'un placement international dans du Mado. Alors même que toutes les places boursières s'effondrent, les Mado passent de 15 à 100 euros. Ensuite, c'est parti pour le succès  cinq pages de réponses par an en moyenne.... Aujourd'hui même, sur le Boncoin (qui fait autorité en matière d'expertise), il y a 282 " Mado " à vendre dans la rubrique mobilier. Attention, son prix atteint désormais les 300 euros, jusqu'à 500 euros pour les plus beaux. Et dire qu'il n'existe pas ! Depuis 2009, on peut parler d'une véritable affaire Mado. Alors n'hésitons pas à notre tour, soyons créatifs et affirmons que le " vrai Madot " prend un " t " ! Créons l'image qui correspond, voyons combien lisent et combien regardent seulement les photos, puis calculons le temps qu'il faut à ce Madot imagé pour qu'il prenne bien son " t " comme sur le photomontage. Quoi qu'en regardant mieux, je me demande si ce n'est pas un " f ", à la fin ?