intentions

Victor Brauner, Conglomeros, 1945-1946

" L'art décoratif poursuit un double but :
 faire que le peuple trouve du plaisir à utiliser  
les choses qu'il doit nécessairement utiliser 
et qu'il en trouve autant à fabriquer 
les objets qu'il est obligé de fabriquer "

William Morris, Les arts mineurs, conférence, 1877-1878


Construire

Arts mineurs et arts majeurs

Évidemment, il y a un projet perceptible dans ce blog, pouvant paraître choquant car l'histoire des arts ne semble pas déniaisée. Les récits y demeurent linéaires. Les ambitions expansionnistes s'y engraissent en boules de neige, glissant sur la pente des vieux discours progressistes, accumulant sans réfléchir les legs aux musées. Un seul débat s'impose, comme une vielle tradition ou un principe religieux : celui qui oppose une prétendue perfection originelle à un supposé progrès, combat-cliché entre réactionnaires et progressistes. Dans les deux cas, les vérités continuent à resurgir en limitant la beauté à un point situé sur un horizon inatteignable, dans l'exception, le vestige ou la nouveauté. Il en découle une hiérarchie ridicule à l'intérieur des arts, où le banal et l'utile sont exclus. La classification "arts majeurs / arts mineurs" (comme si l'un découlait de l'autre) reste insidieusement en vigueur. Le plus étonnant réside dans un tour de passe-passe historique voulant que les "arts décoratifs" soient finalement purement "utilitaires", alors que les "beaux-arts" ont fini par regrouper tout ce qui est uniquement "inutile" (se sentant rejetée, l'architecture s'est auto-exclue en 1968, à l'ENSBA).

Cette vision issue d'un faux-évolutionnisme (celui que l'on retrouve dans les blockbusters, où l'on réduit Darwin à la loi du plus fort de La Fontaine), fait de mutations et de performances, doit être jugée coupable d'illusions collectives au profit d'intérêts particuliers.

Posons un premier argument libre en évoquant, par exemple, les formes naturelles : elles ne sont ni rares ni nouvelles, mais restent les meilleures quand il s'agit d'être emporté vers des émotions esthétiques. Il n'est plus question d'être surpris mais, au moins, de se trouver séduit en redécouvrant une part des sentiments que nous ressentons en admirant un visage, en désirant un corps, en se plaçant devant un paysage... N'est-ce pas cela la définition de la beauté ? Alors, pourquoi ne pas pousser plus loin les investigations en allant jusqu'à avancer un second argument, sous forme d'interrogation épicurienne sur le lien entre bonheur et plaisir : et si la beauté pouvait se joindre à l'utilité ? Et si l'art ne se limitait pas au regard mais s'étendait au geste, au quotidien, aux moments de bien être ? Certes, le beau et l'utile ne se confondent pas, mais ils sont aussi indissociables que l'amour et le désir. Il serait naïf de croire en la seule existence d'un " amour platonique " autant que d'abandonner nos sentiments aux exigences sexuelles du " gène égoïste ". L'un dans l'autre, ces dogmes réducteurs tuent notre élan vital en séparant l'acquis de l'inné, au même titre que d'autres anesthésient régulièrement le beau en cherchant à le distinguer de l'utile.

Assimiler la querelle de Zola contre Proudhon

La séparation de l'art et de l'utile est explicitée par Zola dans Mes Haines, Causeries littéraires et artistiques, 1866 : "[la] définition de l'art [par Proudhon dans Du principe de l'art et de sa destination sociale], habilement amenée et habilement exploitée, est celle-ci : "Une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce." Cette définition est bien de l'homme pratique dont je parlais tantôt, qui veut que les roses se mangent en salade. Elle serait banale entre les mains de tout autre, mais Proudhon ne rit pas lorsqu'il s'agit du perfectionnement physique et moral de notre espèce. Il se sert de sa définition pour nier le passé et pour rêver un avenir terrible. L'art perfectionne, je le veux bien, mais il perfectionne à sa manière, en contentant l'esprit, et non en prêchant, en s'adressant à la raison. [...] Moi, je pose en principe que l'oeuvre ne vit que par l'originalité. Il faut que je retrouve un homme dans chaque oeuvre, ou l'oeuvre me laisse froid. Je sacrifie carrément l'humanité à l'artiste. Ma définition d'une oeuvre d'art serait, si je la formulais : "Une oeuvre d'art est un coin de la création vu à travers un tempérament." Que m'importe le reste. Je suis artiste, et je vous donne ma chair et mon sang, mon cœur et ma pensée. Je me mets nu devant vous, je me livre bon ou mauvais. Si vous voulez être instruits, regardez-moi, applaudissez ou sifflez, que mon exemple soit un encouragement ou une leçon. Que me demandez-vous de plus ? Je ne puis vous donner autre chose, puisque je me donne entier, dans ma violence ou dans ma douceur, tel que Dieu m'a créé. Il serait risible que vous veniez me faire changer et me faire mentir, vous, l'apôtre de la vérité ! Vous n'avez donc pas compris que l'art est la libre expression d'un cœur et d'une intelligence, et qu'il est d'autant plus grand qu'il est plus personnel."

Assumer un art individuel dans sa réception collective

Mort, Proudhon ne peut répliquer pour défendre son art programmé vers un objectif politique qui, ainsi résumé, semble éminemment dangereux, mais Zola l'est guère moins car ils sont tous deux de leur temps ; l'un excessivement totalitaire, l'autre abusivement individualiste. Si la théorie de Proudhon est aujourd'hui oubliée, le cas Zola n'est toujours pas réglé et il continue d'amadouer les adeptes inconscients d'un certain " gauchisme culturel ". Bien des artistes prolongent encore cette figure néo-romantique zolienne de l'être solitaire, torturé, du crève-la-faim qui s'oppose à l'académique, inséré et rupin. Voilà l'individu-artiste, mi-Beaudelaire mi-Courbet, tout occupé a régurgiter une vérité enfoncée en lui-même, rejeté par des institutionnels médiocres qui flattent les élites et, à l'occasion, vole ses idées. Il faut pourtant dire qu'un art sans utilité se réduit à être instrumentalisé quand il échappe à son créateur ; lorsque l'artiste peint un tableau ou prend une photo, il crée une oeuvre pour lui mais, aux yeux du monde, il ne fait que remplir un cadre qui ira se poser sur le mur d'un intérieur bourgeois. Cet art qu'il produit sert " à montrer " plus qu'à aimer, à impressionner plus qu'à partager, à spéculer plus qu'à militer. Faut-il que l'artiste méprise cette déviance et ignore le devenir de sa création, une fois celle-ci plongée dans les interprétations d'une société beaucoup trop vaste pour la comprendre ? La question reste légitime et rejoint les innombrables interrogations ouvertes par les romantiques qui désiraient retrouver un art honnête, cherchant à limiter le contexte, recréant un cadre plus local, plus intime, souvent plus excentrique.


Déconstruire

Un mythe romantique toujours d'actualité

Comme tout lien, celui rattachant l'art à l'utile passe par le mythe d'une union primitive oubliée, entre l'homme et la nature, l'être et l'oeuvre, l'artisanat et l'industrie, l'individu et le collectif... La révélation est évidente pour les romantiques qui identifient une rupture en remontant le temps jusqu'aux rivages gothiques. Ils veulent renouer avec le Moyen Âge des enchanteurs, époque ancienne de l'artisanat familial où n'existe ni l'ouvrier exploité, ni l'usine qui l'exploite. Malheureusement, la frontière s'avère de plus en plus floue, chacun parvenant à la déplacer en fonction de sa curiosité et de ses goûts, la réinventant dans un passé toujours plus éloigné ou la redécouvrant dans des civilisations exotiques. De fait, l'industrie laisse des traces de tout temps et connaît d'innombrables et puissantes phases de flux et de reflux. Il faut oublier l'idée d'une rupture et constater, avec résignation, que l'existence des changements a moins d'importance que la croyance dans ces changements. L'exemple le plus flagrant se trouve dans l'invention des concepts de " Révolution industrielle " et de " Capitalisme " montrant que les phases d'industrialisation s'accompagnent de pulsions d'accumulation, de monétarisation, d'appropriation, de spéculation et... de contestation. Tous ces mots-valises vont finir par créer deux familles idéologiques, bien différentes cette fois : celle qui désire prolonger l'apparente évolution en revendiquant un progrès matériel et celle qui tend à retrouver une union originelle en évoquant un idéal social perdu. La distinction se prolonge dans les batailles politiques contemporaines. Le camp matérialiste gagne du terrain durant les phases d'expansion, son opposant socialiste (ou populiste) en reprend pendant les crises.

Etat des lieux sur cette division au XXIe siècle  

Il serait naïf de s'étonner en voyant les adeptes du développement industriel et de l'esthétique mécaniste virile (les Bauhaus) s'apparenter politiquement aux conservateurs républicains alors que la branche sociale (réactionnaire dans ses fins) se placerait chez les socio-démocrates, dans le souhait inavouable de désindustrialiser le monde (les Arts & Crafts). La division se clarifie en observant leurs objectifs respectifs, différenciant les mentalités qui s'identifient aux décideurs et privilégient la production (désirant un individu-ouvrier adaptable au produit) et une opposition qui adopte le point de vue du peuple, de la réception (prônant un produit adaptable à l'individu-consommateur).

Après un siècle d'excès industriels, nous voyons nos idéaux glisser vers un ordre réactionnaire et relativiste, alors que la " modernité sociale " devrait consister à chercher des hybrides. Peu importe le vainqueur, inutile de choisir un camp dans les héritages du romantisme, mieux vaut comprendre structures et croyances qui génèrent cette séparation. À l'heure actuelle, il est possible de constater que les historiens de l'art ont pris du retard relativement à leurs contemporains en se plaçant toujours du côté des ex-vainqueurs Bauhaus, négligeant les survivances des ex-perdants Arts & Crafts. Le temps où la mécanisation prenait les commandes ‑ où Siegfried Giedion décrivait les avancées du Mouvement moderne dans l'avènement des formes pures produites par l'esprit et la machine ‑ figure désormais les clichés dangereux d'un passé guerrier que l'on préfère oublier, une histoire  reniée.

Le nouveau récit, celui qui se définit plus précisément à mesure que les " prévisions " de l'écologie se transforment en " constats ", que le devoir moral devient une obligation légale, s'écrit en insistant sur les notions d'humain et d'environnement. Le beau tend à redevenir utile et la vérité relative, mais les vieux pièges issus de la lignée romantique se rouvrent : les égotismes bornés, les retours au luxe pour privilégiés, le rejet du peuple, les renoncements à partager l'innovation, les idéologies réactionnaires, les morales religieuses, les intérêts individuels. Des limites nouvelles dont les conséquences seront peut-être beaucoup plus désastreuses que toutes les pollutions industrielles...


Reconstruire

La reconstruction : origine de notre futur ?

Cibler l'art utile au XXIe siècle consiste à ré-élaborer un récit où l'art s'inscrit sciemment dans l'utile : " art ", car il s'agit toujours de beauté et de création ; " utile ", car les créateurs ont conscience des enjeux, de la théorie à la pratique, de la production à la réception, de l'économie mondiale au portefeuille familial. La période ciblée est la Reconstruction (1945-1955), en tant que moment-clef où le Mouvement moderne se frotte aux réalités productivistes, avec ses contraintes de diffusion et de réduction des coûts. Avant ce moment, à quelques exceptions près, la doctrine moderne se limitait à une création visant l'utilité sociale sans l'atteindre, ne répondant qu'à des commandes particulières ou collectives toujours supervisées par des élites (intellectuelles). Après-guerre, le souffle démocratique de la Libération pousse la modernité à s'étendre vers le peuple, provoquant l'équilibre entre l'art et l'utile. Malheureusement, cet élan moderne va se dissoudre dans le rationalisme financier en oubliant le sens profond de son utilité collective. L'art se trouve une nouvelle fois rejeté dans les marges et finit aujourd'hui dans le carcan d'une clientèle-élite (uniquement financière, désormais). Le point d'équilibre entre l'art et l'utile figure donc un instant d'exception à méditer au sein de l'histoire, il constitue un fil conducteur pour qui souhaite conscientiser un ordre moral conscientisé, viser un partage culturel plus équitable et un meilleur respect du bien commun.

De la modernité sociale à l'industrie soutenable

Les oppositions romantiques ne doivent pas servir à identifier l'utopie ou la dystopie, à différencier les dandys esthètes de " l'art pour l'art " ou les romantiques anarchistes de " l'art utile ", les courtisans de l'Ancien Régime ou les bourgeois pragmatiques de Napoléon III, etc. Nous devrions plutôt à réconcilier chaque terme avec son voisin opposé afin de déployer une réflexion nouvelle. Par exemple : comment répondre à l'individualisme au sein du collectif ? Comment produire en masse avec le plaisir et la qualité de l'artisanat ? Comment unir le local à l'universel ? De vraies questions, vitales, dont une ébauche de réponse se trouve dans les modèles de la Reconstruction...

L'intérêt de cette histoire (comme toute histoire qui se sait et s'assume contemporaine) est d'accompagner un projet : retrouver une modernité ayant une dimension sociale, réinventer l'espérance individuelle dans le progrès de l'humanité, respecter à la fois la morale et la liberté. Plus modestement, en finir avec ce design-langage qui voulait remplir le vide provoqué par la déconstruction en limitant l'art au discours, au camouflage, à l'emballage. Il s'agit, rien de moins, que d'offrir une alternative face à la déshérence qui se renforce dans l'absence d'une production démocratique et contemporaine, que l'on voudrait sobre et sympathique, robuste et abordable, prospective et respectueuse, belle et économique. Peut-être, tout simplement, souhaitons-nous réinventer la trilogie  Firmitas, Utilitas, Venustas ? Ne pas sombrer dans les pièges politicards voulant nous enfermer dans le camp de la progression ou de la régression, pour mieux nous diviser et nous enfermer dans l'illusion d'un faux-choix qui ne mène qu'à un seul résultat ?

Et si l'on admettait, enfin, qu'il n'y a pas d'évolution, juste des transformations, que la reconstruction ‑ conséquence inévitable dans un cycle oscillant entre constructions et déconstructions ‑ consiste à ne plus regarder ce qui nous sépare mais ce qui nous relie, à s'enrichir des oppositions, en retissant les liens, en inventant des chimères, des hybrides, des formes complexes  : entre la modernité et le social, entre l'industrie et le soutenable, entre l'art et l'utile.